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  • Jean-Pierre Robert
  • Musique

CD : Sir Simon Rattle enlumine Kát'a Kabanová de Janáček

Après La Petite renarde rusée, Simon Rattle dont on sait les affinités avec le langage de Janáček, livre une version magistrale de Kát'a Kabanová, saisie live lors de concerts au Barbican de Londres. Toute la tension d'une direction d'orchestre d'un relief saisissant est communiquée à une distribution très équilibrée, dont ressort une interprétation du rôle-titre d'une rare sensibilité.

Dans Kát'a Kabanová, Janáček a mis beaucoup de lui-même, de son histoire personnelle avec Kamila Stösslová, une passion dévorante. Tiré de la pièce russe L'Orage d'Alexandre Ostrovski, dont il a condensé le drame, au point d'en faire une épure d'une brièveté confondante, cet opéra reste un modèle dramaturgique : l'histoire cursive du suicide inexorable d'une jeune femme, mariée de force par une mère abusive à un être falot, laquelle s'éprend d'un homme beau, mais faible lui aussi, pour au final avouer son péché de chair face à la petite communauté d'un village russe. L'opéra instaure une sorte de huis clos qui réinvente ce qu'a d'implacable la fascination pour la souffrance et l'atmosphère claustrophobe qui l'entoure. Rarement drame a-t-il percé autant à vif ce qui est une critique acerbe des tabous d'une société étriquée et marqué l'opposition de deux univers : celui de la lumière, incarné par Kát'a, de l'aspiration au bonheur, à un immense désir sensuel, quête de l'émancipation de la femme contre le poids des interdits ; celui de l'opacité d'un environnement qui l'opprime et l'acculera au suicide après l'aveu public de la faute. Un élément essentiel traverse cette trame, le fleuve Volga baignant la petite communauté, qui écoule le temps, où Kát'a aime venir se ressourcer, et dans les eaux duquel elle s'enfoncera. On sait combien la nature domine l'univers des opéras de Janáček. Celui-ci ne dira-t-il pas « cet ouvrage a coulé de ma plume exactement comme la superbe Volga ». À l'instar de la pièce d'Ostrovski, l'opéra s'ouvre par l'évocation du fleuve, comme il se referme sur lui.

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Dès le Prélude orchestral, avec son motif de l'orage, son crescendo inexorable et les coups de timbales scellant le destin de l'héroïne, Simon Rattle nous plonge dans l'atmosphère souvent étouffante du drame. Et livre une vision d'un relief saisissant de ce langage musical extrêmement concis, fait de modulations inattendues qui semblent comme désagréger le discours par endroits, et d'instabilité rythmique, ce temps concentré de l'espace des mots. À l'instar des fortes oppositions secouant la trame dramaturgique, sa direction creuse les contrastes entre déferlement orchestral, tels l'annonce et la survenance de l'orage, puis le monologue de Kát'a au dernier acte, et plages de lyrisme intense, de douceur vis-à-vis d'êtres chahutés dans leurs sentiments profonds. Lorsqu'elle porte l'emphase sur ce dernier aspect, l'interprétation libère les grands effluves de presque tendresse émanant d'une pièce que Janáček voyait comme l'opéra de l'amour. La plasticité du London Symphony Orchestra se révèle fastueuse dans tous ses pupitres, de la petite harmonie tout particulièrement. Toute aussi révélatrice est la maîtrise d'une extrême flexibilité de jeu.

La distribution se caractérise par le soin particulier apporté au choix des voix et à la recherche d'une vraie tension dramatique. La soprano américaine Amanda Majeski est une Kat'á intense, presque hystérique à force de désespoir après l'aveu public de la faute, laissant percevoir combien la frustration a été grande chez cette femme dominée par une famille castratrice et une communauté étriquée. La vocalité est inextinguible mais pétrie de mille nuances. C'est peu dire qu'elle s'identifie à l'héroïne, cette « âme si tendre, si douce » selon Janáček, de la timidité gauche des premières répliques à l'incandescence de la confession publique. Et l'hymne ultime de Kat'á à une mort déjà acceptée, qu'elle confie à la nature, est bouleversant. Magdalena Kožená, de son timbre clair de mezzo-soprano, est une Varvara mature et libérée, mais aussi attachante. La Kabanicha de Katarina Dalayman est inflexible et autoritaire, même si moins immense qu'une Anja Silja naguère. Les deux ténors principaux rivalisent d'impact dramatique. Andrew Staples est un Tichon veule et torturé. Simon O'Neill, Boris, offre une prestation ardente, jusque dans l'extrême tension dans l'aigu de la tessiture, à l'appui d'une composition contrastant l'amoureux sincère et l'homme d'indécision au moment de s'engager. Le bref duo d'amour avec Kat'á unit deux êtres éperdus. Le troisième ténor du cast, Ladislav Elgr, offre au personnage de Koudriach, sorte de rayon de soleil dans un univers tragique, les prestiges de la sincérité de la jeunesse, notamment dans la chanson l'acte II et la courte scène avec Varvara, moment d'une fraîcheur désarmante. La basse de Pavlo Hunka, Dikoj, apporte une note de couleur presque égrillarde dans cet univers compassé.

La prise de son préserve parfaitement le vif du concert et ce qu'apporte ici une discrète mais efficace mise en espace. Si les voix sont parfois mises en avant à un point de tension extrême, la balance avec l'orchestre est remarquable.
Texte de Jean-Pierre Robert

Plus d’infos

  • Leoš Janáček : Kát'a Kabanová. Opéra en trois actes. Livret du compositeur d’après la pièce L'Orage d'Alexandre Ostrovski
  • Amanda Majeski (Kát'a), Simon O'Neill (Boris Grigorjevič), Katarina Dalayman (Kabanicha), Magdalena Kožená (Varvara), Andrew Staples (Tichon), Ladislav Elgr (Koudriach), Pavlo Hunka (Dikoj), Lukas Zeman (Kouligin), Claire Barnett-Jones (Glasha)
  • London Symphony Chorus, William Spaulding, directeur de chœur
  • London Symphony Orchestra, dir. Sir Simon Rattle
  • 2 CDs LSOlive : LSO0889 (Distribution :[Integral])
  • Durée des CDs : 38 min 26 s + 60 min
  • Note technique : etoile rougeetoile rougeetoile rougeetoile rouge (5/5) 

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