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Opéra : L'Orfeo de Monteverdi sous le charme de la régie de Sasha Waltz

Orfeo Monteverdi Berlin 1
Georg Nigl en Orfeo / ©Monika Rittershaus

  • Claudio Monteverdi : L'Orfeo. Favola in musica en un Prologue et cinq actes. Libretto d'Alessandro Striggio
  • Georg Nigl (Orfeo), Anna Lucia Richter (Euridice & La Musica), Charlotte Hellekant (Messagera & La Speranza), Grigory Shkarupa (Caronte), Konstantin Wolff (Plutone), Lucia Mancini (Proserpina), Julian Millán (Apollo, Eco, Pastore 4), Cécile Kempenaers (Ninfa, Pastore 1), Terry Wey (Pastore 2, Spirito), Fabio Trümpy (Pastore 3, Spirito), Hans Wijers (Pastore 5, Spirito), Florian Feth (Spirito)
  • Vocalconsort Berlin
  • Freiburger Barockconsort, dir. Leonardo García Alarcón
  • Mise en scène et chorégraphie : Sasha Waltz
  • Décors : Alexander Schwarz
  • Costumes : Beate Borrmann
  • Lumières : Martin Hauk
  • Vidéo : Tapio Snelleman
  • Staatsoper Unter den Linden, Berlin, 23 novembre 2018 à 19H30, et jusqu'au 30 novembre 

Le nouveau Festival baroque de Berlin, les « Journées Baroques », qui s'inspire d'une formule initiée il y a des années à Unter den Linden sous la houlette de René Jacobs, offrait pour sa saison inaugurale pas moins de trois opéras et une multitude de concerts. Dans les lieux prestigieux que sont le Staatsoper Unter den Linden et la Pierre Boulez Saal. Donner L'Orfeo et L'Incoronazione di Poppea de Monteverdi et Hippolyte et Aricie de Rameau, c'est fêter deux musiciens qu'on peut situer au début et à la fin de la période du baroque en musique. Singulièrement L'Orfeo, ''fable en musique'', qui ouvre grandes les perspectives du genre opératique. Était reprise la production due à Sasha Waltz et sa fameuse troupe Sasha Waltz & guests, la direction musicale étant confiée à Leonardo García Alarcón pour des débuts remarqués céans. Car voilà bien une soirée mémorable au regard de l'immense émotion éprouvée de bout en bout.

Pour la chorégraphe Sasha Waltz, « La respiration de la musique », son essence, est la clef de sa conception de l'opéra : l''opéra chorégraphié'', caractéristique de son travail sur des sujets anciens ou plus contemporains. On connaît sa régie de Didon et Enée de Purcell. Mais aussi de Passion de Pascal Dusapin, œuvre qui s'inspire de la musique de Monteverdi et met en scène Orphée. La rencontre avec le titulaire du rôle, Georg Nigl, aura été l'élément déclencheur du projet de s'attaquer au premier opéra de Monterverdi. La volonté aussi de faire en sorte que soit établi un dialogue vivant entre musique, danse et chant. Les chanteurs intègrent les éléments de la danse dans leur vocalité et les danseurs épousent les contraintes de leurs partenaires pour que ces deux mondes différents cohabitent naturellement. De fait, tout fonctionne ici dans une rare symbiose, qui prend même des allures de géniale improvisation où tous semblent parler la même langue. Le sujet mythologique facilite les choses. Et finalement la danse ne fait que souligner la trame musicale. On en vient à presque l'oublier tant la vision scénique dans son ensemble intègre tous les paramètres du spectacle. Au point même que l'orchestre est placé sur la scène, de part et d'autre d'une aire de jeu, plateau sur le plateau. Et qu'à la fin de l'opéra, lors de la ''Moresca'', ce divertissement conclusif, tous participent à l'allégresse générale, choristes, solistes, danseurs et musiciens. Waltz double souvent la partie chantée par une partie dansée. Ainsi de la Musica au Prologue ou d'Eurydice plus tard. Cela créé une constante animation, mais jamais intrusive, et rend on ne peut plus fluide la trame qui au surplus se déleste de son austérité. Car la gestuelle est joliment expressive comme l'est la musique de Monteverdi. Le spectacle s'inscrit dans un environnement simplement évocateur d'une Nature finement poétique, autre thème essentiel de l'œuvre. « Une balance entre abstraction et quelque chose d'humain et de délicat », souligne-t-elle, pour un travail sur des associations et des images, qui n'abuse pas des projections vidéo et ne cherche pas à réinterpréter ou à surinterpréter.

Orfeo Monteverdi Berlin 2
©Sebastian Bolesch 

Les actes, et à l'intérieur de ceux-ci les diverses scènes entrecoupées de chant et de ritornello instrumentaux, défilent sans solution de continuité dans une parfaite fluidité dramaturgique. Truffée d'idées simples mais combien signifiantes ! Tels Orfeo et Eurydice croquant une pomme rouge, alors que nymphes et bergers les arrosent alentour de fleurs et de légumes, rappelant en diable un tableau d'Arcimboldo ! Une joyeuse exultation s'empare de tous se trémoussant jusqu'à l'épuisement des sens. L'arrivée de la Messagère fige soudain ces réjouissances, annonçant la morsure mortelle dont est victime la belle Eurydice. À l'acte des Enfers, Orfeo s'oppose farouchement à l'inflexible Caron et s'empare des ses attributs de puissance, rejetant sans ménagement ses sbires qui volent en éclats. Au début de l'acte III, une longue scène muette visualise les danseurs dans une ombre propice d'où surgissent peu à peu Orfeo et L'Espérance, de plus en plus distincts dans un réchauffement de lumière violette, sur un fond de brouillard de lune : vision d'une beauté plastique proprement magique. La lumière occupe en effet une place essentielle dans ce spectacle, qui renouvelle espaces et ambiances. Elle sculpte les solistes ou ces groupements, vraies constructions humaines, où la figure géométrique le cède à une alliance subtile des corps. Quelque intervention dans la salle, comme Apollon délivrant sa sentence finale depuis une loge d'avant-scène, achève de prodiguer une vraie continuité entre protagonistes et spectateurs, ce que renforce l'absence de fosse, elle-même recouverte pour prolonger le plateau vers la salle. 

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Charlote Hellekant dans La Messagère / ©Sebastian Bolesch

Cette mise en scène fait corps avec l'exécution musicale, à moins que ce ne soit l'inverse. Car selon Sasha Waltz, tout ici procède de la musique. La direction de Leonardo García Alarcón affirme une totale empathie avec l'idiome montéverdien. Il faut dire qu'avec le Freiburger Barockconsort, émanation du Freiburger Barockorchester, il dispose d'un outil de choix. Qu'il divise en deux, le continuo à droite dont la harpe enchantée de Johanna Seitz, et le tutti à gauche d'où émanent de magistraux solos des violonistes Petra Müllejans et Christa Kittel. On admire la souplesse de la battue, la profondeur des accents obtenue par une rythmique non excessive et la science des couleurs. Là aussi l'animation est réelle, qui peut conduire à souligner le trait. C'est vrai aussi des chanteurs. Georg Nigl, qu'on sait tout autant à l'aise en terres baroques qu'en répertoire contemporain, comme son Faust de Dusapin, à l'Opéra de Lyon, l'a démontré, est un prodigieux Orfeo de par l'engagement vocal comme l'investissement de tous les instants. Des mots comme ''À dio terra, à dio Cielo e Sole'' (Adieu terre, adieu ciel et soleil) trahissent une émotion palpable, comme ''Rendetemi il mio ben, Tartare Numi'' (Rendez-moi ma bien-aimée, dieux du Tartare), une inépuisable passion. Il peut à l'occasion pousser le chant à la limite de la véhémence, en décuplant son expressivité (scène avec Caron) ou laisser sourdre une désespérance ''à faire pleurer les pierres'' : ''Tu bella fusti e saggia '' (Tu était belle et sage) alors qu'il semble danser sa douleur. Une performance d'une rare justesse.

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Pluton et Proserpine / ©Sebastian Bolesch

La jeune Anna Lucia Richter n'est pas moins touchante. Son intervention de La Musica, au Prologue, lui permet de se chauffer la voix pour Eurydice. La puissance associée à une projection naturelle embellissent un rôle qu'on regrette si peu développé par Monteverdi. Un moment rare encore : celui où les deux héros se rejoignent alors qu'Orfeo en se retournant a signé sa perte, pour une étreinte qu'on ressent inextinguible. Charlotte Hellekant, La Messagère puis L'Espérance, déploie un timbre de mezzo-soprano chaud et une diction d'un style là aussi proche de l'idéal. On remarque encore le Caron sonore de la basse Grigory Shkarupa et le Pluton non moins percutant de Konstantin Wolff. Les chœurs du Vocalconsort Berlin sont de la même eau, assimilant avec bonheur la face chorégraphiée de leurs interventions. Les danseurs de la troupe de Sasha Waltz, de leur manière éthérée et poétique, les rejoignent comme ils le font vis à vis des solistes, au point qu'on en arrive à se méprendre de l'identité de chacun. Au final, un spectacle qui en déclinant si finement tous ses divers et originaux ingrédients, est une réussite mémorable. 

Texte de Jean-Pierre Robert


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