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Opéra : Candide, un gigantesque vaudeville existentiel !

Candide Berlin
©Monika Rittershaus

  • Leonard Bernstein : Candide. Comic Operetta en deux actes. Livret de Hugh Wheeler d'après la nouvelle ''Candide ou l'Optimisme'' de Voltaire .Adaptation de John Caird. Texte chanté de Richard Wilbur. Textes additionnels de Stephen Sondheim, John Latouche, Lillian Hellman, Dorothy Parker et Leonard Bernstein
  • Alan Clayton (Candide) ; Nicole Chevalier (Cunégonde) ; Franz Hawlata (Voltaire/Dr Pangloss) ; Anne Sofie von Otter (La vieille Dame) ; Dominik Köninger (Maximilian) ; Maria Lewecki (Paquette) ; Adrian Strooper (Le Gouverneur) ; Ivan Turšić (Vanderdentur) ; Tom Erik Lie (Martin)
  • Chœurs et figurants du Komische Oper Berlin
  • Orchestre du Komische Oper Berlin, dir. Jordan de Souza
  • Mise en scène : Barrie Kosky
  • Chorégraphie : Otto Pichler
  • Décors : Rebecca Ringst
  • Costumes : Klaus Bruns
  • Lumières : Alessandro Carletti
  • Dramaturgie : Maximilian Hagemeyer
  • Komische Oper Berlin, le 24 novembre 2018 à 19 h 30
  • Et les 1, 12, 21 & 31/12/2018, 10 & 25/1, 3/2, 27/3, 3/4, 30/6/2019

Il est une autre scène à Berlin, le Komische Oper, qui jouit d'une belle réputation de créativité. Depuis le fondateur Walter Felsenstein jusqu'à aujourd'hui Barrie Kosky, on est là à la pointe de l'innovation. Pour commémorer le centenaire de la naissance de Leonard Bernstein, était organisé un festival, ''Bernstein 100'', où étaient présentés plusieurs concerts et une nouvelle production de Candide. Un spectacle ébouriffant d'humour et d'inventivité dans sa mise en scène trépidante, et enivrant musicalement, triomphe d'une troupe bien rodée qui a su intégrer une brochette de stars internationales. Une réussite saluée par un public plus qu'enthousiaste. 

Créé en 1956 et proche du fiasco, le Musical Candide a été retravaillé par Bernstein à plusieurs reprises, suite au succès de l'œuvre suivante West Side Story, puis par John Caird, pour en arriver, en 1999, à une version ''définitive'', au plus près de la nouvelle de Voltaire dont elle est directement inspirée. ''Candide ou l'Optimisme'', qui voit le périple autour du monde du naïf garçon se frottant à toutes sortes d'avanies, à la recherche du bonheur et de l'amour de la belle Cunégonde, n'est-il pas un sujet idéal pour une ''Opérette comique'' ? Un texte mêlant ironie, cynisme, au fil d'une déambulation invraisemblable et de confrontations plus qu'improbables. Voilà une mine pour un compositeur. De fait, Lenny a imaginé une musique à multiples facettes associant dans un amusant délire des chœurs a capella, dans le droit fil de Bach, des relents de musique de Richard Strauss, de Kurt Weill ou de Lehar, sans parler d'emprunts à la musique populaire espagnole ou de la singerie du bel canto. Ce détonnant mélange fait sens et maintient la tension de par sa disparité même. Une partition qui se signale par son mélodisme et son entrain. C'est une mine aussi pour un metteur en scène. Qui ait une propension à l'imagination. Barrie Kosky en a à revendre, comme l'on sait de ses productions sur la planète lyrique, et jusqu'à Bayreuth, pour les actuels Meistersinger von Nürnberg. C'est à un festin de gags qu'il nous invite dans une régie qui se déroule tel un maelström. Qui confronte le pauvre Candide à la prostitution, la traite des blancs, la guerre et la violence, l'autodafé et le tsunami, la fuite et le retour au pays, l'amour et les croyances religieuses. Tous thèmes maniés avec allégresse par la plume acérée de Voltaire qui tourne en ridicule la philosophie de Leibnitz du '' tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes''. Et pourtant animés chez Barrie Kosky avec une joie gourmande, d'une ironie amusée et d'un cynisme presque bienveillant. 

Candide Berlin 2
Anne Sofie von Otter, La Vieille Dame - ©Monika Rittershaus

Kovsky conte l'odyssée de Candide comme un immense film qui ne connaît pas le moindre repos, dans une succession de gags plus désopilants les uns que les autres,   pertinents aussi dans leur modernité pour faire ressortir les cruautés des hommes et de la nature et finalement ridiculiser la théorie d'un optimisme forcené prônée par Leibnitz. En l'espèce incarnée par le philosophe Martin, symbolisé ici par un curieux bonhomme dégingandé en blouse débitant une cascade de mots et de verbes plus catastrophés je meurs ! Une des scènes les plus hilarantes du spectacle voit ledit Martin accompagner Candide dans un voyage en avion traversant une forte zone de turbulences, à en juger par le stewart en mal d'équilibre qui gravite derrière eux ! Un modèle de gag d'une précision ''fil de rasoir''. Des traits de ce genre, il y en aura mille : le tremblement de terre de Lisbonne plus vrai que vrai, l'Autodafé façon revue à rockettes, la séquence espagnole où Candide affronte une armée de Pepitos à chapeaux à large rebord en une danse tourbillonnante. L'embarquement pour le Nouveau Monde restera un des clous du spectacle : tous sont entassés sur trois immenses canots de sauvetage, emmaillotés dans des gilets rouges de survie, et de leurs mains tendues fébrilement, semblent crier à l'aide ! On citera encore : les femmes encagées à Montevideo, ce qui est on ne peut plus osé en ces temps de mouvement #Me Too, les moutons bêlant au tableau de l'Eldorado, ou encore cette jolie théorie de pierrots évanescents peuplant la séquence de Venise, qui voit convoquer, comble de la cocasserie, François Ier, Louis II, Elisabeth Ière ou Louis XIV... 

Candide Berlin 3
©Monika Rittershaus

Kosky procède par accumulation, ne laissant pas le moindre interstice de répit au spectateur, nonobstant l'alternance des numéros d'ensemble et des moments plus intimistes. Ceux où Candide se retrouve seul face à son destin. La direction d'acteurs est très physique, pour garder la cadence. Dans un environnement décoratif souvent fait de trois fois rien, mais combien éloquent. Qu'enjolivent des éclairages évocateurs et quelques fumées bien pratiques pour assurer les transitions. Sans parler de quelques 800 costumes ! « Une absolue schizophrénie musicale », confie Kosky. Qu'il habite d'une vraie schizophrénie scénique. Les caractères ne sont pas moins décortiqués jusqu'à l'os : le crédule et vite désillusionné Candide, mais ''toujours prêt à quelque chose de nouveau'', le cynique Dr Pangloss alias Voltaire, qui avance ses pions quelles qu'en soient les conséquences. Qui à la question de Candide « Pourquoi (encore) le Surinam », se voit répondre, agacé, « Pourquoi pas ! ». La vielle Dame, pas froid aux yeux, qui en a vu d'autres, et se transforme en bras agissant. Le philosophe Martin à la morale dévastatrice, à en endormir un régiment de bien pensants. « Un gigantesque vaudeville existentiel », tel voit Kosky l'opérette de Bernstein. Si haute en couleurs.

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Alan Clayton, Candide - ©Monika Rittershaus 

Le Komische Oper Berlin est d'abord un théâtre de répertoire et de troupe. Ce qui offre d'énormes possibilités au metteur en scène, en l'occurrence le directeur artistique de la maison. Ses chœurs et ses figurants, il sait les manier au doigt et à l'œil, et cela est réglé avec la précision d'un Musical new yorkais. Cette fois, on a convoqué aussi quelques stars internationales. Ainsi d'Alan Clayton, belle voix de ténor, tant apprécié naguère pour son Albert Hering à Glyndebourne et à l'Opéra Comique parisien, et fin acteur. Quelles nuances dans le chant d'un personnage qui se voit réserver les moments les plus lyriques de l'œuvre, dont de magiques fils de voix. Le garçon est sympathique en diable avec çà ! D'un flegme qui ne se dément pas, malgré toutes les vicissitudes auxquelles doit faire face Candide. Il ira jusqu'à retrousser ses manches à la fin du périple, alors que resté seul, il est prêt à affronter encore il ne sait quoi de nouveau, d'imprévisible. Sa Cunégonde, Nicole Chevalier, est une soprano capable de vocaliser les faramineuses cocotes de la scène d'anthologie, où devenue putain au service du Grand Inquisiteur, la dame se love devant une poignée de bonshommes blasés. L'abattage vocal d'une chanteuse qui a Elettra de l'Idomeneo de Mozart à son répertoire, le dispute à une indéniable présence scénique. À cette aune, Anne Sofie von Otter, La vieille Dame, reste imbattable. Quelle joie de la retrouver là et de s'amuser de ses performances, ici aussi fort physiques. La ligne de chant est toujours aussi distinguée. Franz Hawlata, Dr Pangloss, ajoute à un intarissable bagout une dose mesurée ou calculée d'ironie rentrée, d'humour ravageur à faire pâlir les pessimistes de tout poil. C'est lui qui tient le débit du show, dans un rôle tenant du récitant, annonçant les évènements et tirant les ficelles. Il faut citer encore le Martin de Tom Erik Lie, d'une cocasserie impayable, illuminant les derniers numéros de cette inénarrable saga. Les intermèdes dansés sont irrésistibles, affichant des pas d'une amusante modernité (les soldats bulgares) ou d'une vraie transparence (les pierrots à Venise), à moins que la chorégraphie emprunte au style Broadway le plus strict (les dames emplumées). Choristes et danseurs évoluent dans une parfaite intrication. Jordan de Souza, directeur musical maison, apporte à la musique de Bernstein zest et lyrisme, rythmique pointue et suaves envolées. Et un soin particulier à l'accompagnement de tout ce petit monde souvent endiablé, toujours sur le qui vive.

Texte de Jean-Pierre Robert


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