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Opéra : L'Opéra de Munich offre à Paris une magistrale Arabella

Anja Hartejos
Anja Harteros  ©DR

  • Richard Strauss : Arabella. Comédie lyrique en trois actes. Livret de Hugo von Hofmannsthal
  • Anja Harteros (Arabella), Michael Volle (Mandryka), Hanna-Elisabeth Müller (Zdenka), Daniel Behle (Matteo), Doris Soffel (Adelaïde), Kurt Rydl (Le Comte Waldner), Dean Power (Le Comte Elemer), Sean Michael Plumb (Le Comte Dominik), Callum Thorpe (Le Comte Lamoral), Sofia Fomina (Fiakermilli), Heike Grötzinger (Une diseuse de bonne aventure), Niklas Mallmann (un valet de chambre/Jankel), Sebastian Schmid (Welko), Nikolaus Coquillat (Djura)
  • Chor der Bayerischen Staatsoper
  • Bayerisches Staatsorchester, dir. Constantin Trinks
  • Version de concert
  • Théâtre des Champs-Elysées, Paris, le 11 janvier 2019 à 19 h 30
  • Représentations à la Bayerische Staatsoper, Munich, les 18, 22, 25 janvier 2019
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Dans le cadre de sa résidence parisienne au Théâtre des Champs-Elysées, le Bayerische Staatsoper, l'Opéra de Munich, donnait Arabella. Alignant un casting de rêve pour une exécution en concert, judicieusement mise en espace : la fine fleur du chant straussien, réunissant au premier chef Anja Harteros et Michael Volle, et un jeune chef, Constantin Trinks, maniant à la perfection une musique d'un sûr impact théâtral, jouée par un orchestre qui la possède dans ses veines. Une soirée comme on en chérit où tout semble converger vers un seul but : la perfection d'une interprétation mémorable, comme sait en dispenser l'Opéra de Munich.

Arabella que Richard Strauss voit créer en 1933 à Dresden, marque sa dernière collaboration avec le poète Hugo van Hofmannsthal. Celui-ci ne verra pas l'achèvement du projet qu'il avait soumis au musicien quelques années plus tôt. Il décède en effet d'une crise cardiaque, alors que l'essentiel était pourtant sur le papier : les trois actes d'une comédie lyrique, inspirée de deux de ses pièces. Deux textes que les échanges assidus entre les deux auteurs ont tâché de rendre compatibles avec le souhait du musicien de faire une comédie en musique un peu dans le goût du Chevalier à la rose. Dans la Vienne des années 1860, cent ans après celle de Marie-Thérèse, écrin du précédent opéra, une famille désargentée mais portant encore beau vit à l'hôtel : Adelaïde et Waldner ont deux filles, mais leurs moyens financiers en chute libre leur permettent de promouvoir seulement l'aînée Arabella pour une future union. La seconde Zdenka sera déguisée en garçon pour éviter d'être courtisée et donc de coûter... Hélas, elle se prend d'amour pour le beau capitaine Matteo. Waldner qui se souvient d'un vieux compagnon fortuné de régiment, Mandryka, lui adresse une lettre y joignant le portrait d'Arabella. Las, le bonhomme est mort. Mais possède un neveu du même nom, lequel se prend de passion à la seule vue de l'image de la belle. Débarquant à Vienne, il ne tardera pas à s'enflammer pour Arabella. Qui doit renoncer à ses soupirants, un brelan de comtes empressés et fats. L'intrigue mène au bal des cochers, une institution viennoise, où se retrouve tout ce petit monde. Après sa déclaration d'amour à Arabella, Mandryka surprend une conversation où Zdenka remet la clé de la chambre d'Arabella à Matteo, sachant que celui-ci est épris de sa sœur aînée, mais pensant pouvoir ainsi le conquérir elle-même. Colère jalouse de Mandryka. Retour à l'hôtel des Waldner et épilogue d'un fâcheux quiproquo : c'est bien Zdenka qui dans la chambre d'Arabella, non encore entrée du bal, s'est offerte au malheureux Matteo. Tout finira par une double union. Une histoire que d'aucuns ont pu fustiger d'incompréhensible, alors qu'elle est bien plus lisible que la trame de La Femme sans ombre du même Strauss. Et possède les ressorts habituels du théâtre lyrique, celui de la jalousie en particulier.

Arabella Anja Harteros
Arabella (Anja Harteros) & Zdenka (Hanna-Elisabeth Müller), dans la production du Bayerische Staatsoper (acte I) ©Wilfried Hösl

Strauss a écrit une de ses plus belles musiques où l'effusion lyrique le cède à la fine description de personnages de chair et de sang. Où l'on sent une vraie tendresse vis-à-vis d'êtres aux sentiments profonds. Une musique savante, certes, mais combien mélodique et généreuse. Chacun des personnages est magistralement typé : féminité qui sait être libérée et grandeur d'âme chez Arabella, sincérité et amour vrai pour ce qui est de Zdenka, lucidité chez Mandryka, qui malgré une rudesse de propos, le fait sans cesse se contrôler : une des plus originales créations straussiennes. Car ce hobereau venu de ses contrées slovènes, abordant cette miniature, un peu ébréchée il est vrai, qu'est la Vienne de la fin du XIXème, est pourtant homme de valeurs et n'a rien du peu scrupuleux Ochs von Lechernau dans Le Chevalier à la rose. Les deux parents sont bien portraiturés aussi, dont le père avide d'argent, certes, mais ayant encore le sens de l'honneur pour ne pas (trop) chercher à monnayer sa fille. Enfin, l'officier Matteo, un peu la victime de l'imbroglio, sait se rendre aux évidences du cœur, quand bien même l'histoire ne lui réserve pas le beau rôle.

C'est ce qui apparaît au fil de l'exécution donnée par les forces munichoises. Bien que concertante, celle-ci déborde largement le concept de mise en espace pour une quasi mise en scène, investissant l'espace ménagé devant les musiciens. Au point qu'on se demande si les mouvements ne sont pas inspirés de celle d'Andreas Dresen (2015) qui doit être reprise à partir du 14 janvier dans la capitale bavaroise. En effet, Matteo apparaît sombre, voire triste, jusqu'à la délivrance finale le disculpant de toute velléité de méprise. Et Zdenka qu'on a perçue d'emblée si attachante, trouve alors les traits non plus d'une enfant vouée à quelque sacrifice, mais d'une femme profondément aimante. Les deux personnages principaux Arabella et Mandryka, ici portant les costumes de la production munichoise, se voient offrir une ''régie'' parfaitement crédible : timidité naturelle, mais aussi fierté chez la jeune femme qui s'effraie de ses emballements pour celui qu''elle attend'', ''Der Richtige'', et qu'elle trouve enfin sous les traits de Mandryka. Passion sans fard de celui-ci dès le premier contact avec la famille Waldner, et surtout à la vue ''en vrai'' de celle pour laquelle sa vie était prédestinée. Le duo du IIème acte est à cet égard un moment fort auquel répond le bref duo final. Même si devant le podium du chef d'orchestre, les expressions des deux artistes sont par essence réduites. Cette mise en espace favoriserait même la compréhension de la trame.

Arabella Harteros Mueller
Anja Harteros & Hanna-Elisabeth Müller (acte III) ©Wilfried Hösl  

Elle permet en tout cas d'apprécier tout à loisir la beauté infinie du chant. C'est bien sûr l'essentiel. Et on aura été comblé d'instants de bonheur pur. Hanna-Elisabeth Müller, de son soprano clair et ductile, parfaitement projeté, prête à Zdenka des accents sincères et vrais dans son apparente naïveté qui cache au plus profond une sensibilité à fleur de peau. Elle a en Daniel Behle un Matteo sensible qui offre du ténor straussien un portrait ancré dans une mélancolie qui n'est pas que de façade. Le chant est tout autant abouti, avec des traits passés en voix de tête au dernier acte. On a coutume de distribuer les parents Waldner à des artistes en fin de carrière, vérité oblige. Certes c'est le cas ici, mais avec de beaux atouts. Si le mezzo de Doris Soffel offre un timbre ingrat, mais une ligne bien conduite, le Comte de Kurt Rydl reste un parangon de chant encore paré de bien des vertus : la basse a de beaux accents et le geste musical est assuré, le texte délivré en patois viennois. Des trois autres soupirants d'Arabella, personnages épisodiques, on détachera le ténor Dean Power, Elemer, et le baryton Sean Michael Plum, Dominik. Belle prestation de Sofia Fomina en Fiakermilli, personnage faire-valoir lors du bal des cochers de l'acte II, chantant un air décoratif truffé de colorature.

Le couple Arabella-Mandryka, un des plus beaux de l'opéra straussien, ne peut que se mesurer à l'aune de ses légendaires prédécesseurs : Lisa Della Casa et Dietrich Fischer-Dieskau qui firent naguère les beaux soirs de la Bayrerische Staatsoper précisément (préservés au disque, DG), et plus près de nous, René Fleming et Thomas Hampson, non loin de là, au Festival de Pâques de Salzbourg. Il n'est pas aisé à distribuer car il faut deux personnalités hors norme, aptes à se caler dans l'idiome de Strauss en ce qu'il a de plus raffiné, intensément mélodique mais aussi bardé de passages abrupts pour ce qui est du personnage masculin. Avec Anja Harteros et Michael Volle, on tient une paire proche de l'idéal. Volle dont on connaît les féconds talents vocal et scénique, dans Hans Sachs des Meistersinger von Nürnberg, ou dans Falstaff, possède l'abattage nécessaire à une composition truffée d'aigus périlleux dans le haut du registre du baryton, et parée de passages lyriques proches du Lied, exigeant une adaptation constante de l'un à l'autre domaine. Volle possède les deux aspects, et peut-être plus encore que son illustre devancier pour ce qui est des passages projetés ''forte''. Anja Harteros se situe dans le sillage de Lisa Della Casa et de René Fleming, quant à la fluidité du soprano straussien, cette mélodie infinie qui fait corps avec le rythme, ou aux pianissimos évanescents et aigus filés ou projetés. Formidable assomption dans un rôle assurément gratifiant chez une artiste à qui l'on doit autant de moments palpitants chez Strauss, mais aussi Wagner ou Verdi, dont sa Desdemona il y a à peine un mois à l'Opéra de Munich. De celle qui est une des sopranos lyriques les plus accomplies du moment. Une interprétation tout en nuances aussi, car jamais la voix n'est forcée, encore moins mise en danger, grâce à une manière d'asservir le ton à la diction. Intéressante encore la transformation qu'elle opère chez cette femme aux charmes indicibles qui sait peu à peu se détacher du futile pour atteindre l'essentiel. Deux interprétations de classe alliant souci de la crédibilité du rôle et chant inextinguible.

Arabella applaudissements
©Vincent Pontet pour le Bayerische Staatsoper

Cette manière racée caractérise d'ailleurs toute cette interprétation, d'une pièce qui n'a jamais si bien porté son qualificatif de conversation en musique. Tout autant et surtout que la direction de Constantin Trinks, qui privilégie une approche chambriste. La partition sonne claire et gorgée de son lyrisme à travers un tissu symphonique riche de mille détails mélodiques et harmoniques, sans parler des relents de valses, au parfum moins frivole que dans Le Chevalier à la rose. Comme est évidente l'alliance de tel instrument avec un personnage : l'alto solo pour accompagner le premier air d'Arabella, ''Der Richtige'', le hautbois surtout pour la caractériser, en particulier dans l'air concluant le Ier acte, ''Mein Elemer'', bâti un peu sur le modèle du soliloque de La Maréchale. Non que l'éclat soit banni, mais il restera maîtrisé, comme lors de l'entracte symphonique unissant les actes II et III - joués sans interruption -, d'abord claironnant pour signaler la fin d'un bal problématique, puis annonçant les plus délicates explications et plus douces réflexions musicales du dernier tableau. L'orchestre de la Bayerische Staatsoper montre une empathie indiscutable avec la musique de Strauss, l'enfant du pays s'il en est : mirifiques sonorités, transparence des cordes, suavité des vents, cohésion entre les pupitres. L'impression perçue à Munich, en décembre dernier, en fosse, dans des répertoires aussi différents que l'Otello de Verdi ou La Fiancée vendue de Smetana, se confirme largement, alors que l'orchestre tient cette fois, par la force des choses, un peu la vedette dans cette exécution en concert.

Texte de Jean-Pierre Robert       


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Mots-clés: Théâtre des Champs-Elysées

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