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Opéra : La Divisione del mondo ou les frasques de Vénus

La Divisione del mondo 1
La maisonnée de Jupiter (2ème debout, à droite) avant l'arrivée de Vénus - ©Klara Beck

  • Giovanni Legrenzi : La Divisione del mondo. Dramma per musica en trois actes. Livret de Giulio Cesare Corradi
  • Carlo Allemano (Jupiter), Stuart Jackson (Neptune), André Morsch (Pluton), Arnaud Richard (Saturne), Julie Bouliane (Junon), Sophie Junker (Vénus), Jake Arditti (Apollon), Christopher Lowrey (Mars), Soraya Mafi (Diane), Rupert Entiknap (Mercure), Elodie Tuca (Amour), Alberto Miguélez Rouco (Discorde)
  • Les Talens Lyriques, dir. Christophe Rousset
  • Mise en scène : Jetske Mijnssen
  • Herbert Murauer : décors
  • Julia Katherina Berndt : costumes
  • Bernd Purkrabek : lumières
  • Opéra du Rhin à Colmar, Théâtre, samedi 9 mars 2019 à 20 h
  • Et les 20, 22, 24 (15 h), 26 & 27 mars 2019 à 20 h à l'Opéra national de Nancy Lorraine, 13 & 14 avril à 20 h à l'Opéra du Château de Versailles 

Nul doute, voici un évènement haut de gamme dans la planète lyrique : la ''création'' moderne de l'opéra La Divisione del mondo de Giovanni Legrenzi par l'Opéra du Rhin en coproduction avec l'Opéra de Lorraine. Elle est le fait d'un tandem de choix : Christophe Rousset pour la direction, et Jestke Mijinssen à la régie. Car voilà une musique tout à fait étonnante et une histoire propice à une adaptation scénique originale. Un coup de maître !

Giovanni Legrenzi (1626-1690), auteur de quelques 18 opéras, se situe entre les deux époques essentielles que furent, d'une part, celle de Monteverdi et de Cavalli, et d'autre part, celle de Vivaldi et de Scarlatti. Son dramma per musica La Divisione del mondo (Venise, 1675), connut un succès immédiat. Il est aujourd'hui redécouvert par l'infatigable Christophe Rousset. Un opéra d'une fascinante facture musicale qu'il a réinstrumenté à partir du manuscrit conservé à la BNF de Paris. Qui laisse transpirer une grande liberté de propos, celle de la Venise du setteciento, ville émancipée et prête à tout accepter de par sa tradition carnavalesque et sa grande licence. D'où une histoire prétexte à bien de échanges osés, dévoyant la mythologie. Son titre cache en fait un tout autre propos : celui des luttes entre dieux de l'Olympe ou les tentatives de Jupiter de ramener de l'ordre dans la maison céleste. Las, contrariés par la conduite pour le moins éhontée de Vénus. Au point qu'acculé, le chef devra se résoudre à partager le monde et donner à tel ou tel les mers, les enfers, etc. En pure perte car les choses ne feront qu'empirer jusqu'à une issue enfin apaisée, lieto fine oblige. Mais l'ordre restauré durera-t-il ? Vénus est-elle définitivement défaite de son pouvoir d'attraction sexuelle et de son génie à brouiller les pistes. Ajouté à une découpe en courtes scènes s'emboitant les unes dans les autres par le procédé de l'enchâssement qui voit maintenir la présence d'un ou de plusieurs personnages dans deux scènes consécutives, il n'en fallait pas moins pour fertiliser l'imagination de la régisseuse néérlandaise Jetske Mijnssen. Qui avait déjà donné un Orfeo de Stefano Landi de belle mémoire à l'Opéra de Nancy.

La Divisione del mondo 2
Sophie Junker (Vénus), Jake Arditti (Apollon) & Christopher Lowrey (Mars) - ©Klara Beck 

Elle prend l'histoire au premier degré du désordre de la maison jupitérienne. Car c'est dans une maison bourgeoise à l'allure contemporaine que tout va se passer. Un formidable huis clos qui réunit quatre générations : les anciens, réputés les plus sages, Saturne et sa femme Rhéa (ici réintroduite dans un personnage muet, Alzheimer en fauteuil roulant), les ''actifs'', Jupiter et sa jalouse épouse Junon, Pluton et Neptune, comme frères inséparables, puis les jeunes, avides de s'affirmer, Mercure, Apollon, Diane, et enfin les ados, Amour et Discorde. Entre ces quatre niveaux tout va se jouer, et souvent crûment. Un autre personnage va en effet semer la panique à bord et ramener toute chose à l'érotisme : Vénus et ses frasques pour le moins débordantes côté sensualité. Car la dame chamboule l'ordre : « jamais je n'avais vu une présence aussi obsessionnelle du sexe à tous les étages », relève Jetske Mijnssen. Ce qu'elle illustre dans sa mise en scène. En typant les personnages dans leurs traits les plus secrets, ici leurs travers : Jupiter, chef de famille plutôt débonnaire, vite dépassé dès qu'il voit un cheveu de la belle Vénus, fier mais aussi menteur face à l'ire de Junon. Celle-ci, rongée par une jalousie maladive, mais aux ressorts bien réels, ne peut se passer d'un époux volage. Mars, habillé à la dernière mode du pantalon moulant, amoureux de la sensualité plus que des champs de bataille, est aussi expert dans l'art du ''je t'aime, moi non plus''. Mercure, fataliste, opportuniste et libertin en diable, est une figure androgyne, vêtu d'un costume rose bonbon. Apollon est austère et presque sectaire, ce qui a conduit à le travestir en ecclésiastique empreint de componction. Neptune, barbu bourru, plutôt rébarbatif d'aspect, est tout aussi avide de sexe. Pluton, également amoureux de Vénus, en délaisse la pauvre Diane. Ces deux compères sont toujours ensemble et vont jusqu'à se disputer le même lot. Diane, jeune égérie en pull à rayures, est poignante à force de malheurs accumulés. Saturne, vieillard ingambe, ramené à la maison depuis sa Mapad, et flanqué de sa compagne Rhéa, tente d'incarner une idée de sagesse. Enfin les effrontés Amour et Discorde, troussés en uniforme de collégiens, décochent des fléchettes et prennent des photos polaroid en cachette, se rebellant, mais bien contents de la foire qui règne céans !

La Divisione del mondo 3
Final du II - ©Klara Beck

Les échanges sont vifs et les incartades bien senties, à partir de l'aimant que constitue Vénus. Elle n'a qu'à paraître pour que tout se dérègle : ''Chaque poitrine, chaque cœur Brûle pour Vénus'', dit Mercure. Il y a ceux qu'elle veut conquérir, dont Apollon qui n'en croit pas ses yeux et en perd ses repères, et ceux qui la convoitent comme les deux inséparables Pluton et Neptune. C'est plus qu'un marivaudage avant l'heure : Vénus inassouvie est au centre des débats. Cela vaut un traitement dramaturgique amusant : une fois opéré ledit partage du monde, il s'agira d'un déménagement au sein de la maison, et chacun devra s'orienter différemment, au point que le pauvre Apollon est contraint de dormir dans l'escalier sur un matelas de fortune, et que Neptune et son bocal à poisson rouge ne savent où atterrir. À propos d'escalier, le décor en figure un immense, doublement orienté de gauche à droite, autorisant des plans diversifiés et des fuites opportunes. Il y a aussi des images désopilantes : l'entreprise de séduction à la hussarde d'Apollon par Vénus autour d'un canapé qui va mettre le pauvre diable la tête en bas dans une position pour le moins inconfortable. C'est plus que l'hôtel du libre échange et la grande table à manger peut servir de lit de fortune... La régie ne laisse pas un instant de répit, mêlant jalousies, frustrations, tendresse entrevue, rires forcés, ou facéties troublantes : celles des deux chenapans Amour et Discorde qui comptent bien tirer parti de clichés saisis en contrebande. Tout le monde observe, se cache pour mieux observer, voire se faire souffrir devant le bonheur éphémère de l'autre vis-à-vis de Vénus. Laquelle se désespère un instant de son insatisfaction... Un bon moment de théâtre.

La Divisione del mondo 4
Final du III - ©Klara Beck 

Une soirée musicale pareillement de haut niveau. Il règne un vrai esprit de troupe et tout un chacun sait donner le meilleur au sein d'une distribution soigneusement achalandée. On retiendra l'exceptionnelle Vénus de Sophie Junker, physique de pin-up ravageuse et voix de soprano assurée, bien timbrée, dont le lamento du début du III est un moment de grâce. Junon est incarnée par Julie Bouliane, timbre somptueux et ligne de chant immaculée. Carlo Allemano, ténor expressif et fin acteur, prête à Jupiter des accents de grande classe. Le Mars de Christopher Lowrey, superbe contre-ténor, est amusant dans sa dégaine de dieu ''effeminato''. Les contre-ténors (Rupert Entiknap, Mercure, Jake Arditti, Apollon) sont aussi habiles que les basses (André Morsch, Pluton, Arnaud Richard, Saturne) ou que les autres : ténor (Stuart Jackson, Neptune), sopranos (Soraya Mafi, Diane, Ada Elodie Tuca, Amour), ou encore alto (Alberto Miguélez Rouco, Discorde). Bien sûr, la palme revient à Christophe Rousset et à ses Talens Lyriques. De cette musique extrêmement diversifiée, toujours séduisante, ils tirent le meilleur : une texture faite de ''recitar cantando'' qui verse imperceptiblement dans de courtes arias. Il y en a plus d'une soixantaine ! D'autres, plus développées, renforcent la trame, dont celle de Vénus déjà citée qui débute le IIIème acte, ou celles réservées à Jupiter, à Mars, à Diane ou à Junon. Les ensembles mêlant tragique et comique, dans la tradition de l'époque, vénitienne en l'occurrence, sont vivants dans leur intrication complexe. L'instrumentation revisitée par Rousset offre une lecture chambriste avec les cordes à quatre parties, deux théorbes et un usage judicieux des vents dont les flûtes à bec et les cornets à bouquin aux accents colorés et cocasses dans leurs cocottes. Pratique d'époque, nous confie-t-il. Les tutti qui élargissent soudain le discours, sont expressifs. On observe une progression dramatique au fil des actes, dont le final du IIème, agissant en un crescendo assez roboratif à l'image du chaos régnant sur le plateau, car alors, ''le ciel est un champ de bataille''. Au dernier acte, encore plus agité, tout est chatoiement musical. Cela sonne magnifiquement dans l'ambiance feutrée du Théâtre de Colmar, vraie petite bonbonnière : le son est immédiat et l'on semble pouvoir toucher du doigt musiciens et chanteurs tant ils nous sont proches. Magistral !

Texte de Jean-Pierre Robert   


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