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CD : Andris Nelsons dirige les symphonies Nos 6 & 7 de Chostakovitch

Chostakovich CD

  • Dmitri Chostakovitch : ''Under Stalin's shadow'', Symphonie N° 6 op. 54. Symphonie N° 7 ''Leningrad '', op. 60
  • Suite de la musique de scène pour ''Le roi Lear'', op. 58a. Ouverture de fête, op. 96
  • Boston Symphony Orchestra, dir. Andris Nelsons
  • 2 CDs Deutsche Grammophon : 483 6728 (Distribution : Universal Music)
  • Durée des CD : 53 min 38 s + 78 min 24 s
  • Note technique : etoile verteetoile verteetoile verteetoile verteetoile verte (5/5)

Pour le troisième et dernier volume de leur cycle ''Dans l'ombre de Staline'', consacré aux symphonies dites ''de guerre'' de Chostakovitch, Andris Nelsons et le Boston Symphony Orchestra jouent les Sixième et Septième symphonies, deux œuvres au cœur de cette thématique. Auxquelles ils ajoutent la Suite de la musique de scène du roi Lear et l'Ouverture festive, composées encore dans cette orbite. Leurs interprétations rejoignent celles des autres symphonies précédemment enregistrées*, de par leur intensité dramatique et leur extrême qualité sonore. Des monuments d'orchestre.

La Symphonie N° 6 op. 54, créée en 1939 à Leningrad sous la direction d'Evgeni Mravinski, une des plus courtes de Chostakovitch, offre un volontaire déséquilibre entre ses trois mouvements. On a dit qu'il s'agissait d'une œuvre de deuil. Elle débute en effet par un Largo au ton désolé, austère, sans contraste, dont se détachent pourtant des solos instrumentaux, flûte piccolo, cor anglais, basson. Et installe une polyphonie aux timbres les plus divers créant une atmosphère étouffante de tout un orchestre jouant pianissimo sur une pédale de basse. Qu'Andris Nelsons plonge dans un climat véritablement crépusculaire. Le développement semble éclaircir le propos. Mais la coda revient au climat d'origine par une large phrase des cordes seules, et cela s'étiole dans un pianissimo évanescent. Les deux mouvements suivants sont rapides, qui n'égalent pas à eux seuls la durée du premier. L'Allegro véloce se pare de phrases volubiles avec bois s'en donnant à cœur joie et fanfares de cuivre pétaradant. On ne saurait être plus incisif que le sont ici les Bostoniens. Le trio, initié par les basses et les bassons, culmine en un formidable climax motorique. La coda offre des solos de piccolos en feux d'artifice, et tout se résout peu à peu dans une sorte de rêve éveillé, proprement magique dans les mains de Nelsons. Le Presto est un rondo des plus alertes, nanti d'un refrain en forme de marche cocasse et caustique. Les basses jouent un jeu grotesque et les cuivres renchérissent en gouaille. Un intermède du basson et de la petite flûte distrait l'atmosphère tout comme le solo de violon reprenant le thème. La péroraison est bruyante et emphatique, sorte de musique des bastringues, en forme de pied de nez à la tristesse étalée au début de la symphonie. 

Boston Nelsons
Boston Symphony Orchestra ©DR

La Suite de la musique de scène pour le Roi Lear, op. 58a, a été conçue pour le théâtre Bolchoï de Léningrad en 1941. Il s'agit d'une musique martiale et tendue à l'extrême dès l'introduction et la Ballade de Cordelia, figurée par un solo de clarinette. Plusieurs ''Fanfares'' émaillent la partition, agissant comme des sortes d'interludes. Des pages comme ''L'approche de la tempête'' ou ''Scène dans la steppe'' sont figuratives, notamment dans ce dernier morceau, par les cordes jouées col legno. L'orchestration est massive et le débit sur le versant de la marche, comme souvent chez Chostakovitch. Le rôle dévolu aux deux bassons confère à cette œuvre une couleur éminemment dramatique. L'Ouverture de fête op. 96, écrite en 1947, mais publiée en 1954, un an après la mort de Staline, et créditée du slogan d'œuvre nouvelle, célèbre l'anniversaire de la révolution bolchévique. La pièce est virtuose dans son orchestration scintillante (6 trompettes, 6 trombones et 8 cors !) et son irrépressible pulsation, peut-être aussi pour signifier quelque libération du joug stalinien. Un passage des cordes en pizzicatos prélude à un crescendo prestissime s'emballant et s'enrichissant en dynamique. Les Bostoniens y sont inouïs de virtuosité instrumentale, drivés par un Nelsons étincelant. 

Chostakovitch a débuté l'écriture de sa Septième Symphonie ''Leningrad'' op. 60 dès l'été 1941, donc avant le siège de la ville. Elle sera complétée en décembre suivant et créée en mars 1942 avec le succès que l'on sait. Le message en est de plusieurs ordres, Chostakovitch maniant une certaine ambiguïté : un monument aux héros de la patrie, à la grandeur du peuple et aux valeurs humaines ; mais aussi un manifeste du combat contre le fascisme, à la « victoire inéluctable sur l'ennemi », et une œuvre musicale dédiée à Leningrad. Andris Nelsons estime aussi qu'alors que les symphonies 5 à 10 traduisent la tension entre deux hommes, une lutte personnelle de Chostakovich avec Staline, « la Septième est la moins politique » de ces symphonies de guerre. La texture est moins complexe que dans les précédentes, mais la durée est considérable. Ainsi de l'Allegretto (de près de 30 minutes) constitué de trois parties différentes. Qui débute par un épisode serein de sa mélodie optimiste. À la partie centrale apparaît le thème de l'invasion qui sera traité d'une manière répétitive comme le Boléro de Ravel. Andris Nelsons le prend dans un pianissimo des plus ténus avec ses roulements de tambours comme dans le lointain. Le thème répété une douzaine de fois, l'est dans un savant crescendo introduisant les bois puis toutes les cordes, jusqu'à une modulation finale inattendue. Un effet hypnotique ici magistralement rendu. La réexposition en forme de nocturne, dont la mélodie est confiée au basson et à la trompette, génère un climat lugubre. Le mouvement qui s'achève par le retour de l'ample premier thème, apparaît comme vidé de sa substance de gaité. Le Moderato est un « intermezzo lyrique très tendu » dira Chostakovitch, sur un thème insouciant aux cordes puis au hautbois et sa cantilène presque dansante. Quoique le climat soit apaisé en apparence. Car le développent laisse place au contraire à une fanfare guerrière avec bois stridents et cuivres héroïques.

Andris Nelsons
Andris Nelsons ©DR

L'adagio et son choral introductif évoquent Leningrad avant le siège. Le choral fait penser à Stravinski avec ses bois à l'unisson. Les grandes phrases des violons I & II décrivent pourtant une situation de désolation que Nelsons ne cherche pas à amoindrir. Le discours progresse, ample, dans un climat d'une grande sérénité dans le chant des cordes aigües, jusqu'à ce que cela déborde sur une bourrasque animée : bouffées d'optimisme ou légère ironie par les cris discordants des cuivres et les rythmes obstinés des percussions. Le finale s'enchaîne : il débute par une longue et calme phrase des cordes graves, reprise par les violons I. Un brusque changement d'atmosphère, habilement ménagé par Nelsons, introduit un épisode brillant crescendo marqué par le martèlement des percussions. Ce ne seront alors que sonorités martiales, boulées, progression infernale, recourant à un instrumentarium étonnant, telles les cordes jouant col legno. Le ton épique insufflé par le chef confine à l'euphorie. Une forme de sarabande des cordes graves fait office de transition sur la reprise du thème initial, et quelque rappel fugace du fameux thème de l'opéra Lady Macbeth de Mzensk et sa lourde teneur inquiétante. Avant une ultime montée en puissance triomphante, d'une lumineuse clarté.

Andris Nelsons qui dit « ne pas pouvoir vivre sans cette musique », en possède la manière épique, son ambitus, ses fascinantes ruptures, ses excès faramineux comme ses éléments intériorisés. Il y a là, selon lui, chez Chostakovitch « l'extrême force d'une personne fragile ». Il transmet surtout à ses auditeurs l'atmosphère porteuse du message qu'elle contient. Les enchaînements, si importants chez le musicien russe, sont magistraux, autant de réorganisations du discours. Les écarts dynamiques, extrêmement creusés, apportent encore leur lot d'authenticité. 

Les enregistrements live, en 2017 au Boston Symphony Hall, en restituent la formidable acoustique avec bonheur. On apprécie la parfaite clarté jusque dans les plus formidables tutti, l'impact du plus ténu pianissimo. Comme le bel étagement des plans et l'équilibre des masses. Et surtout le naturel de la restitution de l'orchestre, sans trop de ''spotlighting'' sur les solos instrumentaux.

Texte de Jean-Pierre Robert

* Symphonie N°10 (CD 479 5059), & Symphonies Nos 5, 8 et 9 (CD 479 5201) 


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