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Opéra : Le Requiem de Mozart mis en images

Requiem de Mozart Festival Aix
"Domine Jesu Christe" ©Pascal Victor/Artcompress 

  • Wolfgang Amadé Mozart : Requiem K. 626
  • Morceaux de chant grégorien a capella ("Christus factus est". "In paradisium") et de Mozart (Meistermusik, K. 477B. Miserere mei, K. 90. "Ne pulvis et cinis", K. ANH. 122. "Solfeggio" en fa majeur, K. 393/2. Amen, K 626 Appendice. "Quis te comprehendat", K. ANH. 110. "O Gottes Lamm", K. 343/1)
  • Siobhan Stagg (soprano), Sara Mingardo (alto), Martin Mitterutzner (ténor), Luca Tittolo (basse), Elias Pariente (Enfant chanteur)
  • Danseuses et danseurs issus du Pôle National Supérieur de Danse Rosella Hightower et du BNMNEXT, Marseille
  • Chœur et orchestre Pygmalion, dir. Raphaël Pichon
  • Mise en scène, scénographie, costumes, lumière : Romeo Castellucci
  • Collaboratrice à la mise en scène et aux costumes : Silvia Costa
  • Dramaturgie : Piersandra Di Matteo
  • Responsable des chorégraphies traditionnelles : Evelin Facchini
  • Festival d'Aix-en-Provence, Théâtre de l'Archevêché, vendredi 5 juillet 2019 à 22 h
  • Et les 10, 13, 16, 18, 19 juillet 2019 à 22 h

Il fallait l'oser ! Pour inaugurer son mandat de directeur du Festival d'Aix-en-Provence, Pierre Audi fait œuvre originale : donner une version scénique du Requiem de Mozart, avec la complicité de deux artistes majeurs du moment, le metteur en scène Romeo Castellucci et le chef d'orchestre Raphaël Pichon. Voilà un spectacle en soi, à prendre comme tel, car pour déconcertante qu'elle soit souvent visuellement, cette réalisation extrêmement travaillée sur le plan musical mérite le respect.

Plusieurs constats s'imposent d'emblée. Il s'agit d'une version "enrichie" du Requiem de Mozart, par l'ajout de diverses autres pièces, majoritairement empruntées à Mozart lui-même. Et d'une adaptation scénique de ce nouveau tout. On ne cherchera pas à savoir qui du chef ou du régisseur a eu l'idée première. À moins que ce ne soit le directeur du festival ! Il y a tant de légendes autour du dernier chef-d'œuvre de Mozart, resté inachevé, que ce nouvel avatar n'est plus pour étonner. Voilà au demeurant un autre exemple de la tendance observée depuis plusieurs années consistant à mettre en scène des oratorios. Haendel en aura été le facilitateur, avec entre autres Le Messie. On sait que le Requiem de Mozart a été terminé par Franz Xaver Süssmayr, un de ses élèves. On sait aussi la théâtralité émanant de toute musique de l'auteur de Don Giovanni. Raphaël Pichon est passé maître dans l'art du montage de diverses musiques pour faire sens. Ses programmes autour des cantates de JS. Bach l'ont montré. Pour ce nouvel opus, il rassemble diverses pièces qu'il met en miroir avec les séquences du Requiem : chants grégoriens, pages allemandes de Mozart et "pastiches" de celui-ci, que sont de petites pièces profanes, dont les paroles originales ont été remplacées par un texte liturgique. Il le fait selon un découpage habile qui finalement ne nuit pas à l'œuvre phare. Les divers morceaux externes joués au cours de l'exécution du Requiem en prolongent le sens, voire l'enluminent, tel cet "Amen" ajouté à la fin du "Lacrimosa", savoir une petite fugue esquissée par Mozart, qui retrouvée dans les années 1960, était vraisemblablement destinée à conclure la séquence du "Dies Irae", mais non utilisée par Süssmayr. Pichon introduit ainsi le Requiem par plusieurs morceaux : un chant grégorien a cappella, un hymne maçonnique et un Miserere. L'idée de faire précéder l' "Introït" par, entre autres, la Meistermusik K. 477B, un chant de maître pour chœur d'hommes, est particulièrement judicieuse car elle rappelle combien la composante maçonnique est essentielle dans la composition du Requiem. Tout aussi intéressante est l'idée d'ouvrir le spectacle par un chant grégorien, parangon de dépouillement, et de le refermer par un autre, "In Paradisium", une antienne extatique. C'est là que l'aspect dramaturgique prend le relai et s'impose à l'analyse.

Requiem de Mozart Festival Aix 2 
Chœur Pygmalion ©Pascal Victor/Artcompress

Romeo Castellucci n'est pas seulement un maître de l'image, il est aussi un penseur philosophe savant. Il voit dans le Requiem un voyage dans le temps. À contre chronologie sans doute, car si sa première image montre une vielle femme s'éteignant dans un geste banal de la vie quotidienne - le fait de se coucher -, l'ultime offre la vision d'un nouveau-né déposé par sa mère au centre du plateau, découvrant le monde alentour. Symboles d'exploration à la fois de l'origine et de la fin. Entre ces deux extrêmes, Castellucci interroge "l'idée d'extinction, tant individuelle que de l'espèce", qui fait que "tout finira par se dissoudre lentement dans le néant". Pour illustrer le propos, une succession de mots s'affiche en fonds de scène défilant continûment : les hommes, les peuples, les villes, les références à l'actualité la plus noire, Tchernobyl, Fukushima, la flèche de Notre Dame de Paris... ce qui introduit un autre rythme, et capte par trop souvent l'attention. Et pourtant il y a là tout sauf "un espace dévolu à la lamentation", selon le régisseur italien. Car "ce Requiem célèbre la vie". Au-delà de l'apparente contradiction, on retiendra une volonté de mêler toutes sortes de symboles et des visions qui ne peuvent cacher leur sombritude. Et un usage systémique du paradoxe : au plus fort des déluges sonores et dramatiques du "Dies irae" ou du "Tuba mirum" et de son lot d'effroi, on assiste à une joyeuse farandole. La métaphore se poursuivra plus tard, au "Domine Jesu Christe" qui donne à voir une ronde où chacun s'attache à tresser des rubans attachés à un mât, comme dans une fête populaire bavaroise. C'est que Castellucci estime que "la fête 'pénètre' littéralement le Requiem et inocule en son corps solennel et funéraire, en quelque sorte, un excès de vie".

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"Tuba mirum" ©Pascal Victor/Artcompress 

Le tempo inculqué au spectacle est soutenu par l'emphase portée sur le chœur, un élément primordial du Requiem il est vrai, les trois solistes n'intervenant que peu. Même si on a enrichi là aussi leur prestation par tel ou tel air. La présentation est on ne peut plus savante, et souvent à la limite de l'abscons : des rites initiatiques, par exemple d'une petite fille ointe de quelque onguent, aspergée de sang puis criblée de cendre, avant d'être affublée d'une peau de bête, côtoient des visions symboliques, comme cette carcasse de voiture défoncée dans un accident de la route, et sur laquelle, au "Sanctus", se brisent les uns les autres avant de finir pas s'allonger raide morts. Les images sont souvent saisissantes par leur beauté apollinienne : les quatre solistes vêtus de blanc immaculé au "Recordare", ou les choristes et danseurs en tuniques bariolées dans le rouge au "Tuba mirum". Elles le sont tout autant par leur aspect effrayant. Ainsi, à l'avant-dernier épisode, de la "Communion", lorsque le sol se soulève à la verticale pour devenir un mur dont tout se défait, vision de cataclysme, aspiration vers le néant. L'espace scénique aura été utilisé à plein, jusque vers l'avant-scène. Et les symboles n'auront pas été en reste, comme cet enfant jouant à la balle avec un crâne humain au son d'un petit air à vocalises "Solfeggio", lui qui à la toute fin entonne le "In paradisium".

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"Recordare", Sara Mingardo (alto), Luca Tittolo (basse), Siobhan Stagg (soprano), Martin Mitterutzner (ténor) ; ©Pascal Victor/Artcompress

Cette profusion de figures et d'allégories, de métaphore ou d'apologie ne semble pas éprouver la symbiose existant entre dramaturgie et musique. Et l'exécution qu'en donne Pichon ne se ressent pas de cette captation incessante de l'œil. Car voilà une interprétation formidablement pensée jusque dans le moindre détail. Aux accents extrêmement travaillés font écho des sonorités magiques. Ses musiciens de Pygmalion prodiguent un son d'une beauté inouïe, avec ce caractère si particulier que procure le jeu sur instruments anciens, aux couleurs plus austères comme dégraissées de toute brillance inutile. On admire le cor de basset, les cors naturels ou les trombones, et le pur raffinement des cordes. L'émotion, que le relatif éparpillement de la régie ne procure pas toujours, on la ressent dans ce flot musical intarissable, les accents terrifiants de jugement dernier du "Dies irae" ou la sérénité de l'appel à la clémence divine au "Recordare". Les chœurs Pygmalion sont d'une beauté comparable et d'une prestance certaine, digne d'un vrai chœur d'opéra, poussés qu'ils sont à jouer autant qu'à chanter, souvent mêlés aux danseurs. Des quatre solistes se détachent la basse Luca Tittolo et l'alto de Sara Mingardo qui n'en sont pas à leur première apparition à Aix. Les deux nouveaux venus, la soprano Siobhan Stagg et le ténor Martin Mitterutzner font belle figure. On sort de cette expérience singulière et audacieuse en pensant que mettre en images cet immense morceau de musique sacrée contemporain d'œuvres théâtrales comme Die Zauberflöte ou La Clemenza di Tito n'est finalement pas déraisonnable, tant bien des pages du Requiem viennent en écho à ces grands moments de théâtre. 

Texte de Jean-Pierre Robert      


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Mots-clés: festival d'Aix-en-Provence

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