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Opéra : La Fille du Far-West dans les Cloudy Mountains à Munich

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Acte III, John Lundgren (Jack Rance), Tim Kuypers (Sonora), Anja Kampe (Minnie), Brandon Jovanovich (Dick Johnson) - ©Wilfried Hösl

  • Giacomo Puccini : La Fanciulla del West. Opéra en trois actes. Livret de Guelfo Civinini et Carlo Zangarini, d'après la pièce de David Belasco The Girl of the Golden West
  • Anja Kampe (Minnie), Brandon Jovanovich (Dick Johnson), John Lundgren (Jack Rance), Kevin Conners (Nick), Bálint Szabó (Ashby), Tim Kuypers (Sonora), Manuel Günther (Trin), Alexander Milev (Sid), Justin Austin (Bello), Galeano Salas (Harry), Freddie De Tommaso (Joe), Christian Rieger (Happy), Norman Garrett (Larkens), Oleg Davydov (Billy Jackrabbit), Noa Beinart (Wowkle), Sean Michael Plumb (Jake Wallace), Oğulean Yilmaz (José Castro), Ulrich Ress (Le Postillon)
  • Chor der Bayerischen Staatsoper, dir. Stellario Fagone
  • Bayerisches Staatsorchester, dir. James Gaffigan
  • Mise en scène : Andreas Dresen
  • Décors : Mathias Fischer-Dieskau
  • Costumes : Sabine Greunig
  • Lumières : Michael Bauer
  • Dramaturgie : Rainer Karlitschek, Lukas Leipfinger
  • Nationaltheater, München, le 26 juillet 2019 à 19h 

Le Festival d'opéra de Munich qui clôt la saison, cette année du 27 juin au 31 juillet, est prétexte à réunir les meilleures productions maison, dont plusieurs des premières des mois précédents, comme Othello, La Fiancée vendue ou encore La Fille du Far-West. On y compte aussi deux premières avec Salomé et Agrippina, et quelques reprises d'œuvres emblématiques telles Le Nozze di Figaro ou Die Meistersinger von Nürnberg. Tout cela dans des distributions prestigieuses qui attirent un public international. Celle de La Fille du Far-West présente un trio de solistes d'éminente réputation, au service d'une mise en scène révélant le formidable potentiel dramatique de l'œuvre.

Créé en 1910, au MET de New York, avec Emmy Destinn et Enrico Caruso, sous la direction d'Arturo Toscanini, La Fille du Far-West est le septième drame lyrique de Puccini, après Madama Butterfly et avant La Rondine. Cet « opéra américain » occupe une place à part dans sa production. Non pas tant quant à la trame dramatique qui n'offre rien de mémorable, que par son contenu musical, marquant l'aube d'une nouvelle manière chez l'auteur de Tosca. Séduit par le sujet, le Far-West des camps de mineurs chercheurs d'or dans les années 1850, et le destin d'une jeune aventurière, Minnie, la tenancière du Polka-Bar, Puccini installe un étonnant exotisme musical. Quoique très différent de celui de Madama Butterfly, car est réinventé un folklore local, truffé d'airs empruntés ou de ballades d'assonance californienne. À travers un vaste orchestre, Puccini instaure une texture instrumentale originale. Le langage harmonique est audacieux jusqu'à la dissonance non résolue, préfigurant celui de Turandot. Un usage habile de motifs récurrents, sorte de Leitmotives, introduit une cohérence qu'on ne saisit pas forcément à la première écoute. Et que d'aucuns ont refusé de voir, tel Stravinsky qualifiant l'opéra de « western oriental ». La luxuriance orchestrale frappe par sa modernité, avec force rythmes syncopés, ce qui n'exclut pas un lyrisme diffus. La trame est celle du triangle amoureux, le shérif, Jack Rance, et le bandit, Dick Johnson, alias Ramerrez, courtisant la belle Minnie, la tenancière du bar du camp, qui fait office de mère de substitution pour les mineurs, et leur enseigne le pardon en leur lisant la Bible. Si les caractères sont entiers et dépourvus de psychologie profonde, les situations donnent lieu cependant à des scènes à fort impact dramatique. Ainsi en est-il d'une chasse à l'homme, suivie d'une partie de poker au cours de laquelle Minnie offre sa vie et celle de son amant, et la triche aidant, sauve ce dernier. Ou encore d'une fin tout sauf tragique sur le thème de la rédemption par l'amour, idée jusque-là étrangère au vocabulaire dramatique de Puccini : l'arrivée de Minnie, deus ex machina, sauvant son amant, pourtant hors la loi, de la potence.

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Acte I - ©Wilfried Hösl 

La production de l'Opéra de Munich fuit le cliché d'une lecture au premier degré, comme naguère celle du Royal Opera de Londres, à l'origine d'une version discographique de référence de l'œuvre, parue chez DG. Le cinéaste Andreas Dresen et son équipe se refusent au pittoresque des situations ou du moins tentent de montrer ce qu'elles peuvent révéler : une communauté de mineurs au travail quelque part dans la montagne californienne, les Cloudy Mountains, où l'on s'affaire à chercher l'or. Car la décoration imaginée par Mathias Fischer-Dieskau, fils aîné du célèbre chanteur, est on ne peut plus sombre : point de saloon au Ier acte, mais une lande délimitée par des barbelés et un vague puits de mine, le tout emprisonné dans une épaisse fumée. Au deuxième acte, la cahute de Minnie est comme rapetissée, perdue qu'elle est au milieu du vaste plateau où l'on perçoit l'ombre inversée du puits de mine. L'exiguïté des lieux autorise un jeu serré entre Minnie et les deux hommes : d'abord avec le bandit Dick Johnson, auquel elle s'offre, puis face au shérif Rance, dont elle refuse les avances, enfin lors de la fameuse partie de poker menteur où elle se tire habilement d'affaire pour sauver l'aimé hors la loi. Moment intense d'une rare force dramatique, où la musique introduit un suspense insoutenable par un roulement de contrebasses que corsent les timbales. Tout l'art de Puccini est là qui tire parti de situations porteuses. On pense à la frénésie baignant l'acte II de Tosca. Le IIIème acte, qui sera le théâtre d'une tentative de lynchage du bandit, ramène à la lande désolée du début, avant le happy end, le retour triomphal de Minnie et le retournement de situation : la belle convainc les mineurs de sa sincérité et s'en ira filer le parfait amour avec son amant, tandis que Jack Rance ronge sa déconvenue.

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Acte II, John Lundgren, Anja Kampe, Brandon Jovanovich - ©Wilfried Hösl

Cette vision ne manque pas d'allure et loin d'affadir le propos, lui confère une épaisseur certaine. Elle installe avant tout un milieu cimentant les divers aspects du drame et en respecte les didascalies, même s'il n'est pas toujours aisé de maintenir la tension, au long du vaste premier acte en particulier. Qui aura donné lieu à quelques beaux arrêts sur image comme le chant du ménestrel Jack Wallace soutenu par le chœur des mineurs, dans une ambiance sonore préfigurant la musique de Turandot, ou l'arrivée choc de Minnie surgissant pistolet à la main et signalant sa présence par un coup de révolver pour imposer son autorité à une bande de mineurs frustes et remuants. La direction d'acteurs parvient à donner vie aux courtes scènes s'enchaînant sans solution de continuité apparente, comme à la foultitude des caractères que contient l'œuvre. Situation qu'on retrouve au dernier acte, même si la fin de l'opéra semble un peu convenue. Entre temps, l'acte II aura permis de portraiturer deux personnages masculins pas si artificiels qu'il y paraît : un bandit gentleman et au grand cœur, un shérif à la morgue avérée, cousin en musique d'un certain baron Scarpia, joueur avisé, homme d'honneur malgré cela et bon perdant. Face à une femme volontaire qui abandonnant un temps sa casquette de garçon manqué, se révèle tour à tour fragile, passionnément amoureuse, et résolue à braver les avances du shérif.

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Acte III, Anja Kampe, Brandon Jovanovich - ©Wilfried Hösl 

Cette vision intéressante de par le décalage qu'elle entretient avec le premier degré du texte, et le refus de toute sentimentalité, est enrichie par une interprétation musicale d'éminente qualité. Puccini exige beaucoup de ses chanteurs, sollicités à la démesure à des fins dramatiques. Le vérisme n'est pas loin, mais il reste contenu par la justesse du trait et l'évitement de toute vulgarité. La distribution ne souffre aucune faiblesse. Elle repose sur trois piliers solides. Anja Kampe assure avec brio la vaillance du rôle titre et la dualité d'un personnage de jeune femme simple et pourtant aguerrie au contact de cet univers d'hommes frustes. Son parcours de soprano dramatique, forgé à l'aune des parties wagnériennes tendues, lui donne la clef de cette cousine vocale de Brunnhilde. L'agilité est au rendez-vous, la ligne assurée et la quinte aiguë assumée, annonciatrice de la vocalité tendue à l'extrême de la princesse Turandot. Brandon Jovanovich, s'il n'a pas la distinction vocale d'un Placido Domingo de la grande époque, est un Dick Johnson de stature : registre aigu brillant et nuances indéniables pour un personnage plus tourné vers l'amant malheureux que mû par les affres d'un destin de bandit douteux. Le Jack Rance de John Lundgren arbore une morgue sans excès caricatural, une férocité d'esprit de conquête, qui sait s'effacer devant la défaite. Et une jeunesse rendant crédible la passion envers la tenancière. L'aisance vocale frappe tout autant, celle du Heldenbaryton qui ne craint pas l'aigu puissant.

Ils sont entourés par une foule de comprimari, incarnant les mineurs du camp, aux caractères fort différents, certains l'instant de quelques brèves répliques, quoiqu’unis ici dans une même vindicte belliqueuse pour réclamer la peau du bandit Ramerrez ou empreints d'une naïveté presque enfantine pour écouter Minnie leur conter tel verset de la Bible. On citera en particulier Tim Kuypers (Sonora) et Kevin Conners (Nick). Le chœur, uniquement masculin, qui occupe une place essentielle et se voit assumer une partie musicale importante comme bientôt dans Turandot, instille justement le côté primitif de la masse des mineurs chercheurs d'or. La direction de James Gaffigan est extrêmement attentive aux chanteurs, alors que la ligne de chant se meut de manière souvent parallèle à la trame orchestrale. Elle instaure cette atmosphère souvent massive qui caractérise l'œuvre et son vaste instrumentarium, avec ses brusques accès d'excitation fébrile, ici presque tonitruants, ou ses moments de langueur, proches d'un lyrisme diaphane, une alliance de rythmique exacerbée et de grands écarts dynamiques comme de raffinement. Magnifiant la somptuosité de la palette sonore puccinienne et ses audaces. À cette aune, l'Orchestre de l'Opéra de Munich découvre d'étincelantes sonorités. 

Texte de Jean-Pierre Robert  


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