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Opéra : l'Alcina de Cecilia Bartoli où « chaque note est écrite avec amour et passion »

Festival de Salzbourg Alcina 1
Cecilia Bartoli/Alcina ©SF/Matthias Horn

  • Georg Friedrich Haendel : Alcina. Dramma per musica en trois actes. Livret anonyme d'après celui d'Antonio Fanzaglias pour ''L'isola di Alcina'' de Riccardo Broschi, inspiré de l' ''Orlando furioso'' de Ludovico Ariosto
  • Cecilia Bartoli (Alcina), Philippe Jaroussky (Ruggiero), Sandrine Piau (Morgana), Kristina Hammarström (Bradamante), Christoph Strehl (Oronte), Alastair Miles (Melisso), Sheen Park (Oberto)
  • Bachchor Salzburg, Markus Obereder, chef des chœurs
  • Les Musiciens du Prince-Monaco, dir. Gianluca Capuano
  • Mise en scène : Damiano Michieletto
  • Décors : Paolo Fantin
  • Costumes : Agostino Cavalca
  • Lumières : Alessandro Carletti
  • Vidéo : rocafilm
  • Chorégraphie : Thomas Wilhelm
  • Dramaturgie : Christian Arseni
  • Haus für Mozart, Salzburg, jeudi 16 août 2019 à 18h30 

Après Giulio Cesare puis Ariodante, le festival de Salzbourg continue à décliner les chefs-d'œuvre opératiques de Haendel autour de Cecilia Bartoli. Avec cette fois Alcina, un opéra inspiré du mythe de Circé, figure allégorique incarnant les délices et les dangers de l'amour physique sans limite. Créée pour le Festival de Pentecôte, la présente production voit cet été une reprise fastueuse, dominée par la diva qui est entourée, entre autres, de deux prestigieux chanteurs français au Panthéon du baroque : Philippe Jaroussky et Sandrine Piau.

Alcina appartient à une période particulièrement féconde de Haendel puisque créé au Théâtre de Covent Garden à Londres, en 1735, peu après Ariodante. Cet opéra n'est cependant pas comparable à l'œuvre qui le précède de quelques mois. Même si les deux opéras s'inspirent du Roland furieux de l'Arioste, le dramma per musica Alcina est tourné vers le merveilleux, recourant à des effets magiques, voire surnaturels dont use la magicienne pour transformer les guerriers et autres mâles qui résistent à ses avances en rochers, arbres ou bêtes sauvages ; ces effets faisant appel à une machinerie sophistiquée et ce faste qui plaisaient tant au public de l'époque. Sur une trame de veine romanesque, Haendel trace des portraits d'une force inouïe que le pouvoir de la musique transfigure en êtres de chair et de sang. Comment résister aux sortilèges du chant qui traduisent les affects, l'exaltation, le ravissement, la sensualité, et forgent les sentiments les plus exacerbés comme la passion du cœur, la fierté blessée, la colère vengeresse. Et aux quelques 27 arias da capo d'une exubérance virtuose proprement stupéfiante.

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Cecilia Bartoli ©SF/Matthias Horn 

Pour sa première incursion dans le répertoire baroque, Damiano Michieletto a conçu une mise en scène qui présente Alcina non comme un être étalant ses artifices de magicienne, comme il est dit dans le livret, mais comme une femme ''normale '' aux prises avec ses doutes et ses fragilités. Elle est rapidement confrontée au double d'une vieille femme, celle qu'elle répugne à envisager d'être, mais qu'elle deviendra malgré tout à la fin de l'opéra. Un miroir ovale, placé sur le côté gauche à l'avant-scène, lui offre l'opportunité de vérifier la réalité, puis la permanence de ses charmes. Katie Mitchell, dans sa mise en scène au festival d'Aix-en-Provence, avait imaginé semblable concept. Le drame est ici situé dans une sorte d'hôtel où tout un chacun est attiré par la présence de cette femme au charme exceptionnel. Le décor, par le truchement d'une scène tournante traversée d'une vaste glace translucide, découvre salon ou chambre à coucher. Au centre de cette dernière trône le lit, théâtre de bien des ébats amoureux, ceux qu'Alcina concocte singulièrement pour attirer Ruggiero, par une sensualité débordante. Cet excès libidinal est visualisé par une horde d'éphèbes plus ou moins dénudés s'agglutinant alors de l'autre côté de la vitre. Le second personnage féminin, Morgana, la sœur d'Alcina, est la régisseuse ou le majordome en chef de l'établissement, flanquée d'Oronte, le chef bagagiste. Rappelant le profil de soubrette que d'autres y ont vu, comme naguère Robert Carsen à l'Opéra Garnier. Au fil de l'histoire, l'action se transporte en extérieur dans un no man's land de nature sauvage. Encore que la régie se révèle quelque peu répétitive dans le traitement des situations. Mais cela vaudra des échanges soignés entre les quatre figures principales, en particulier ceux musclés entre Alcina et Ruggiero ou entre Morgana et Bradamante. La régie offre aussi une autre jolie image quant au personnage d'Oberto, ce tout jeune homme qui cherche à retrouver son père, confié ici à un garçon falsettiste, comme il en fut lors de la création londonnienne.

Dans ses diverses ramifications, l'action principale soutient les merveilleuses arias da capo dont Haendel a truffé sa partition. Et que Michieletto indique vouloir faire fonctionner comme des dialogues, reprenant à son compte cette façon d'animer des moments musicaux pourtant proches de la réflexion de tel personnage avec soi-même. Une telle flexibilité enrichit considérablement la progression dramatique. Bien sûr, la régie est centrée sur le personnage titre et portraiture une saisissante figure de femme : depuis l'Ouverture ''animée'' durant laquelle apparaît Alcina régentant hommes et éléments, jusqu'à sa fin désespérée où, femme vieillie, désormais impuissante en ses sortilèges, elle expire écrasée par sa propre passion, alors que la glace vole en mille éclats, et que tous contemplent ce corps désormais inoffensif, dont la horde des hommes désormais rhabillés. Le parcours aura entre temps été bien chaotique, où peu à peu on perçoit qu'Alcina perd son pouvoir de séduction pour s'enfoncer dans la désillusion. Car n'a-t-elle jamais vécu que dans l'illusion : dialectique entre l'être et le paraître, entre le vrai et la supercherie.

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Sandrine Piau/Morgana, Kristina Hammarström/Bradamante, Philippe Jaroussky/Ruggiero, Cecilia Bartoli ©SF/Matthias Horn 

Quels que soient les mérites de cette mise en scène, c'est avant tout le volet musical du spectacle qui emporte l'enthousiasme. Le formidable aboutissement de la production, on le trouve dans une prestation vocale exceptionnelle. Au premier chef, Cecilia Bartoli apporte à la partie d'Alcina et ses ambiguïtés, la magicienne de l'amour, au charme mystérieux, la femme aux sentiments changeants, si solitaire dans son combat, les prestiges d'une composition vécue de tous les instants, qui littéralement se consume. Et singulièrement si bien scrutés au long des merveilleuses arias que Haendel confie au personnage : depuis le vulnérable «Si, son quella» (Oui, fidèle je le suis), en passant par «Ombre pallide» (Ombres livides) et son hypnotique débit dans ses parties lentes, jusqu'à cet ultime «Mi restano le lagrime» (Les larmes seules me restent) où Alcina est vaincue par sa passion. L'interprète s'investit corps et âme, n'hésite pas à souligner le trait vocal, et la figure est saisissante soutenue par une ligne de chant suprêmement conduite, notamment par de longues notes tenues pianissimo, inextinguibles. Avec Philippe Jaroussky, le chevalier Ruggiero retrouve sa tessiture d'origine, celle du castrat Carestini. Il lui prête l'aura d'un timbre ensorcelant, désormais pourvu d'une large assise dans le medium, autorisant des tenues de voix magiques, comme à l'heure de l'aria «Mio bel tesoro», subtil aveu d'amour faussement languissant, et surtout de «Verdi prati» (Vertes prairies), d'un magistral legato et d'une pureté céleste. Mais aussi d'une virtuosité fort bien ménagée lors de l'aria di furore «Sta nell' Ircana» (Dans sa tanière en Hyrcanie) où la voix se mesure aux cors et aux hautbois. Même si on perçoit çà et là quelque dureté, le personnage est jeune, beau et ardent. Et on saisit chez lui une délicieuse indécision du cœur. La Morgana de Sandrine Piau rivalise d'impact vocal et de prestance osée, révélant les fantasmes les plus érotiques. Perruque rousse à la garçonne, elle se veut elle aussi irrésistible et l'est indéniablement, comme s'amusant d'elle-même. La pyrotechnie d'aigus filés voisine avec les accents les plus lyriques. Le Bradamante de Kristina Hammarström, s'il n'atteint pas aux mêmes sommets eu égard à une légère insuffisance de projection par instants, au début du moins, offre des vertus dramatiques certaines et le timbre de mezzo sombre reste agréable. Si le ténor Christoph Stehl déçoit par une insuffisante netteté dans les vocalises, Alastair Miles (Melisso) offre un beau timbre de basse et une sympathique assurance dans un rôle qui a quelque chose d'un père aidant. On remarque encore la prestation du falsettiste Sheen Park (Oberto) membre des fameux Sängerknaben.

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Alastair Miles/Melisso, Philippe Jaroussky, Kristina Hammarström ©SF/Matthias Horn

La direction de Gianluca Capuano est efficace à défaut d'être inspirée comme bien de ses confrères et consœurs rompus aux exigences de ces territoires baroques. Il nurse en tout cas de suprêmes pianissimos en particulier pour Cecilia Bartoli. Et l'orchestre des Musiciens du Prince-Monaco montre de belles affinités avec le langage haendélien, notamment chez ses solistes du continuo dont le violoncelliste Robin Michael. La vision offre une souplesse certaine, sensible aux moindres inflexions du chant, comme il en est du magistral trio réunissant, au dernier acte, Alcina, Ruggiero et Bradamante, dans une indicible émotion, ou lors de l'ultime aria d'Alcina, placée à la toute fin, centrant les dernières pages de l'opéra sur la grande chanteuse. 

Texte de Jean-Pierre Robert


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