Concert : le Quatuor Hagen ou la quintessence

Quatuor Hagen
Le Quatuor Hagen ©DR

  • Ludwig van Beethoven : Quatuor à cordes N°16 op.135
  • Béla Bartók : Quatuor à cordes N°3
  • Robert Schumann : Quintette pour piano et cordes op.44
  • Kirill Gerstein, piano
  • Hagen Quartett
  • Philharmonie de Paris, Salle de concerts - Cité de la Musique, dimanche 19 janvier 2020 à 16 h 30 

C'est au Hagen Quartett qu'il revenait de conclure la 9ème Biennale des quatuors à cordes à la Cité de la musique. Avec un programme éclectique puisqu’associant Beethoven, Bartók et Schumann. Encore une fois le miracle s'est produit : outre une fabuleuse maîtrise technique, les quatre musiciens, comme leur pianiste, Kirill Gerstein, auront gratifié un public retenant son souffle d'interprétations visionnaires, marquées au coin d'une formidable concentration et d'une plénitude sonore ayant peu d'égale aujourd'hui. 

Visionnaire est en effet l'exécution du 16ème Quatuor à cordes en fa majeur op.135 de Beethoven. Si ses dimensions sont moins vastes que les quatre opus précédents livrés à cette formation, l'œuvre n'en est pas moins difficile, voire presque déconcertante quant à ses cheminements. Ce que Romain Rolland appelle « la dernière flambée de ce grand feu de quatuors », offre bien des particularités. À commencer par son côté presque espiègle, un trait d'humour pas si rare chez Beethoven. Ainsi du bref thème presque badin de l'Allegretto, qui en introduit une multitude d'autres aussi concis que changeants et se succédant plus dans une forme de juxtaposition que dans un agencement logique. Multiples combinaisons, modulations diverses, dessins rythmiques variés, tout cela confère une extraordinaire vie, que les Hagen transfigurent dans une modernité qui n'a rien à envier en termes d'audace technique au musicien qui suivra dans le concert, Béla Bartók. Le Vivace, un scherzo vif argent plein de verve, ils le prennent dans un tempo très soutenu et lui confèrent des sonorités aériennes, en particulier quant au travail en répons entre voix supérieures et inférieures. Le court Adagio, Lento assai cantabile e tranquillo, se voit pourvu d'une intensité peu commune depuis la phrase d'alto qui l'entame, comme sortie du silence, jusqu'aux modifications mélodiques des diverses variations émaillant le mouvement, emplies de mystère ou d'angoisse : une approche toute en demi-teinte qui rencontre au plus près l'indication de jeu ''simplice'' spécifiée par le compositeur. Du finale qui a tant fait couler d'encre quant à sa fameuse formule ''Muss es sein ? Es muss sein!'' (Le faut-il ? Il le faut!), les Hagen en extraient le substrat au-delà de ses oppositions : dans le début intense exposant par deux courts motifs cette interrogation et sa résolution, dans le développement plus libéré associant techniques de jeu diverses, opposition là encore des voix aiguës et graves, enfin sérieuses différences de dynamique où les quatre instruments se font orchestre jusqu'à des accords tonitruants. Au terme de ce parcours hautement exigeant, une certitude : celle d'avoir assisté à un grand moment de musique pure.

Avec Bartók et son Quatuor à cordes N°3, de 1927, les Hagen vont nous prouver encore combien la concentration est chez eux une seconde nature. Le plus court des six opus dédiés au quatuor à cordes offre une incroyable concision. Il est constitué d'un seul mouvement fait de deux parties dont la seconde est elle-même tripartite. L'œuvre est construite sur une opposition lent-vif qui n'est pas sans s'inscrire dans la foulée des derniers quatuors beethovéniens. À la hardiesse de la forme répond l'ascétisme du propos. Car Bartók recherche des sonorités nouvelles, aux confins de la dissonance, voire des effets percussifs par la multiplication de techniques de jeu audacieuses comme la répétition d'accords martelés brutalement associés à des glissandos, pizzicatos, jeu sul ponticello, trilles très vibrés. Et pourtant le discours est traversé de réminiscences de chants populaires roumains et leur rythmique dansée. La présente interprétation se signale par sa formidable cohésion aussi bien dans l'énergie rythmique que dans l'art de métamorphoser une même cellule thématique. Comme il en va durant la ''Prima Parte'' dont le travail motivique sur la petite forme préfigure Ligeti, ou des modifications rythmiques incessantes de la ''Seconda Parte'', de sa fugue en particulier et sa course ultime presque frénétique. Dans un répertoire âpre qu'ils n'ont pas si souvent abordé, les Hagen se montrent on ne peut plus à l'aise. Et la prouesse est vite transcendée par la hauteur de la pensée.

Kirill Gerstein
Kirill Gerstein ©DR 

Le concert se concluait par le Quintette pour piano et cordes en mi bémol majeur op.44 de Schumann. Créé en 1843 avec Clara Schumann au piano, sa dédicataire et inlassable avocate. Comme pour l'exécution, récemment au disque, du Quintette pour piano de Brahms, les Hagen font équipe avec le pianiste russe Kirill Gerstein. Un fructueux partenariat dont le maître mot est bien la plénitude sonore qui s'en dégage. Pour faire émerger la riche écriture instrumentale et l'inspiration constamment jaillissante d'une pièce devenue le modèle de cette forme, qu'enrichiront Brahms, Franck, Dvořák, Fauré ou Louis Vierne. L'Allegro brillante transforme à l'envi un premier thème impérieux, le parant en particulier d'une douceur rêveuse. Le deuxième mouvement, In modo d'una marcia, qui fait penser à la marche de la Symphonie Héroïque de Beethoven, se signale par son raffinement, telle la manière délicatement chaloupée dont est ménagé ici le deuxième thème et ses accents graves si expressifs. L'accord conclusif offrira un miraculeux pianissimo. Le Scherzo est empli d'une énergie débordante presque orchestrale, laissant à penser combien cette pièce est proche d'un concerto de chambre. Ses deux trios contrastent par leur harmonie, le second en particulier tout de fébrilité, et la reprise culmine dans une progression proprement irrésistible, sans brio inutile. Les cinq musiciens offrent du finale une lecture d'un coulant là aussi peu résistible dans son mode de chevauchée, son vaste développement bardé de toutes sortes de subtilités compositionnelles, qui culmine sur une double fugue et entraîne l'auditeur dans un immense tourbillon, quoique non grisant. Le piano architecturé et en même temps d'une élégance aérienne de Kirill Gerstein aura donné le ''la'' d'une exécution dont la faconde ne se fera jamais au détriment de la lisibilité. Tout comme l'émotion artistique naissait à chaque phrase de la parfaite symbiose du clavier avec les cordes.

Voilà presque quarante ans que ce quatuor, éclos à Salzbourg où ses membres enseignent désormais au Mozarteum, nourrit des interprétations alliant rigueur stylistique et réflexion sur le sens des œuvres, qui sont synonymes de simplicité sublimée. Voilà ce qu'on appelle tutoyer la quintessence. Un grand merci à nos quatre artistes : Lukas Hagen (violon I), Veronika Hagen (alto), Clemens Hagen (violoncelle), et Rainer Schmidt (violon II).

Texte de Jean-Pierre Robert


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Mots-clés: Beethoven, Schumann, Béla Bartók, Philharmonie de Paris

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