CD : Lydia Jardon joue les sonates de Miaskovsky

Miaskovsky Lydia Jardon 

  • Nicolaï Miaskovsky : Sonates pour piano N°1, op.6, N°5, op.64, N°9, op.84
  • Lydia Jardon, piano
  • 1 CD AR RE-SE : AR 2019-7 (Distribution : www.arre-se.com)
  • Durée du CD : 70 min 53 s
  • Note technique : etoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orange (5/5)

Le mérite de ce disque est de mettre l'accent sur un domaine méconnu de la production du compositeur russe Nicolai Miaskovsky, contemporain de Prokofiev et de Chostakovitch : son œuvre pour piano. Les trois des neuf sonates que joue Lydia Jardon montrent une écriture pianistique foisonnante qu'elle révèle avec brio. 

Nicolaï Miaskovsky (1881-1950) est une figure importante de la musique russe de la première moitié du XXème siècle, mais en fait un musicien inclassable. Élève de Rimski-Korsakov, ami proche de Prokofiev, pianiste, il s'engage très tôt dans la diffusion de la musique de son temps, russe et étrangère. Mais comme beaucoup, il n'échappe pas aux rodomontades du régime soviétique. Il sera même condamné, en 1948, pour ''formalisme'', formule fourre-tout où l'on fustige aussi bien le ''culte de l'atonalité et de la dissonance'', que ''l'adoption de combinaisons confuses qui transforment la musique en cacophonie''. Il ne sera que plus tard réhabilité... d'un prix Staline. Personnalité introvertie, inquiète, il ne quittera jamais sa patrie, à la différence de Rachmaninov ou de Stravinsky et même de Prokofiev. Son exil, il le vivra intérieurement, qui luttera, tout comme Chostakovitch, contre le supplice de faire de la ''musique officielle'', ce à quoi il ne se résoudra pas. Compositeur symphonique essentiellement - il a livré 27 opus au genre -, sa musique pour piano demeure un pan moins connu de sa production. Il écrira neuf sonates, de 1906 à 1949. Lydia Jardon, qui a déjà enregistré les Nos 2, 3 et 4, propose cette fois les première, cinquième et neuvième, autrement dit chronologiquement les deux extrêmes. Ce sont des musiques qui semblent titiller l'oreille à la première écoute, tant il y a de foisonnement et surtout de véhémence dans l'écriture.

La Sonate N°1 op.6 (1907-1909) est l'œuvre d'un jeune musicien encore au conservatoire de Saint-Pétersbourg. Dans la lignée de Rachmaninov, elle s'inscrit dans un post-romantisme exacerbé et est hautement dramatique. Chromatisme dense, ambiguïtés tonales se partagent ses quatre mouvements. Le Moderato assai offre un flux mélodique traversé de martèlements d'accords. L'Allegro affanato (angoissé, haletant) est une musique tourmentée, comme naguère celle de Scriabine, et fuyant toute idée de modulation. Le Largo espressivo introduit une atmosphère méditative dont l'ambitus s'enfle démesurément pour retomber dans une angoissante intériorité. Le finale assène de violentes dissonances d'accords martelés obsessionnels. Mais la musique se nourrit aussi çà et là de consonance et de fulgurances debussystes. La Sonate N 5 op.64 N°1, des années 1907-1908, paraît plus sage. Son Allegretto capriccioso recèle des influences des romantiques, tel Schumann, et d'impressionnistes comme Debussy. Dans le Largo espressivo, la mélodie cherche à s'imposer à la main droite, puis le discours véhément reprend le dessus jusqu'à un climax, et tout retombe dans le mode du début. Le troisième mouvement, Vivo, est une sorte de scherzo véloce et fantasque, alors qu'un tempo mesuré fait office de trio, tout cela annonçant Chostakovitch. L'Allegro energico final est dans le droit fil d'une manière virtuose lisztienne et les sonorités se partagent entre l'étrange et le mystérieux.

La Sonate N°9, op.84, de 1949, un an avant la mort de Miaskovsky, est un chef-d'œuvre de concision, moins de 14 minutes, de dépouillement. Une « sonate crépusculaire », note Guy Sacre. Y règne un sentiment de sérénité au fil de ses trois brefs mouvements. L'Allegro initial découvre un calme résigné, mais sans tristesse, dans le recours à un langage simple et ici tonal. Impression qui se poursuit à l'Andante sostenuto chantant, marqué par un fugace réchauffement expressif puis un court passage plus animé. Cela rappelle les Pièces lyriques de Grieg. Tout en contraste, le Molto vivo final est d'un élan irrésistible, les doigts courant sur le clavier avec une belle vitalité, comme si la lumière se frayait enfin un ultime chemin, et cela finit par une pirouette. Étonnante conclusion d'un parcours pianistique si riche.

Infatigable avocate de la musique de piano de Miaskovsky, Lydia Jardon offre des interprétations d'une singulière maîtrise : la narration préserve la lisibilité d'une écriture a priori pas toujours accessible, mais dont la cohérence du propos reste le maître mot.

La prise de son, à l'Église du Bon Secours à Paris, offre une ambiance large et aérée d'estrade de concert, le piano à bonne distance.

Texte de Jean-Pierre Robert

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Mots-clés: Nicolaï Miaskovsky, Lydia Jardon

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