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CD : L'oratorio San Giovanni Battista de Stradella

San Giovanni Battista

  • Alessandro Stradella : San Giovanni Battista, oratorio en deux parties, sur un livret d’Ansaldo Ansaldi
  • Paul-Antoine Benos-Djian (Giovanni Battista), Alicia Amo (Erodiade la figlia), Olivier Dejean (Erode), Gaia Petrone (Erodiade la madre), Artavazd Sargsyan (Consigliero), Thibault Givaja (Discepolo)
  • Le Banquet Céleste, clavecin et dir. : Damien Guillon
  • 1 CD Alpha : Alpha 579 (Distribution : Outhere Music)
  • Durée du CD : 80 min 42 s
  • Note technique : etoile rougeetoile rougeetoile rougeetoile rougeetoile rouge (5/5)

Voici une parution majeure : l'oratorio biblique San Giovanni Battista que le prolixe et original compositeur Alessandro Stradella a commis en 1675 à Rome. Il est interprété par un ensemble rompu à ce type de musique, Le Banquet Céleste, dirigé par son fondateur, le contre-ténor Damien Guillon. Une totale réussite pour redécouvrir un joyau de la musique du Seicento.

Alors que le genre de l'oratorio prolifère à l'époque à Rome, du fait de l'interdiction papale de jouer de l'opéra, Alessandro Stradella écrit, entre autres, son San Giovanni Battista. Sans doute son plus célèbre chef-d'œuvre dans ce domaine. L'histoire du destin tragique de Saint Jean Baptiste, tirée d'un épisode du Nouveau Testament emprunté à Marc, dessine pourtant une trame presque théâtrale ressortissant au mélodrame. Il s'agit de celui au cours duquel, cédant à sa fille, le tétrarque Hérode  fait tuer le saint. Proche du texte biblique, le sujet est bien autrement traité qu'avec la manière paroxystique et sanguinaire dont usera Oscar Wilde pour sa pièce Salomé et Richard Strauss dans son opéra. Car ici la fille d'Hérode, qui pour tout prénom est appelée ''la fille d'Hérodiade'', ulcérée des reproches que le prophète fait à son père d'une union avec l'épouse de son frère, réclame la mort de Jean en guise de châtiment de l'offense faite au père, et non comme prix d'un amour insensé. Point de ''Danse des sept voiles'' ni de tête coupée, objet de concupiscence, mais une démarche obstinée, résolue, presque vengeresse. Ce que la musique traduit avec mille nuances.

Car la partition ne recherche nullement l'excès, la luxuriance comme Strauss le concevra 230 ans plus tard. Tout est ici limpide, usant du mode du concerto grosso, contrastant le concertino de quatre instrumentistes solistes et le ripieno du reste de l'orchestre dans le dessein d'amplification de la dynamique ou pour créer des effets d'écho. Le chant est raffiné au fil d'arias précédées de récitatifs, les deux parties évoluant sur des modes différents, l'aria proprement dite étant généralement soutenue par le ripieno. Comme à l'opéra, il est orné et souvent d'une grande difficulté. Ainsi du rôle de La fille d'Hérode, écrit pour un soprano aigu et tendu, traduisant le charme émanant de la jeune fille puis la séduction à l'endroit d'Hérode, par les mélismes changeants de l'orchestre dans des tonalités et des vocalises savamment dosées. Comme dans l'aria ''Queste lagrime e sospiri'' (ces larmes et ces soupirs) ou à la fin de l'oratorio, lorsqu'elle laisse éclater une joie exaltée par des trilles affolés sur un ripieno de basse assourdie. La partie d'Hérode n'est pas moins exigeante. Ainsi de l'aria ''Tuonerà tra mille turbini'' (…ma dextre toute puissante - Tonnera parmi mille tourbillons), introduite par le concertino qui accompagne ensuite le récitatif, alors que l'ensemble orchestral vient en renfort à l'aria lorsque Hérode exige qu'on envoie le saint ''dans le ventre profond d'une prison noire''. Pourtant destiné à un fameux castrat de l'époque, le personnage de Jean est doté d'une vocalité plus sobre. Il évolue dans le registre médian et la nuance de la noblesse et du pathétique. L'aria ''Io per me non cangerei'' (Quant à moi, je n'échangerais pas... ma prison avec la liberté d'autrui), accompagnée par les volutes de deux violons solos, exprime cette ferme résolution avec presque suavité. Puis le rythme s'accélère sur une basse à la scansion marquée. L'alternance des deux modes, de surcroît pourvus de légères dissonances, est envoûtante. Sa dernière intervention ''L'alma vien meno solo'' (Mon âme défaille) offre une déploration sereine. Elle est suivie d'un duo exalté avec la jeune fille (''Tu mourras ! /Tuez-moi donc !''). Des autres personnages, on remarque celui de Consigliero, sorte de commentateur et acteur du drame, confié à un ténor, et le rôle du chœur, figurant les gens de la cour d'Hérode qui exigent eux aussi la mort du prophète. La fin de l'œuvre est d'une étonnante concision : un duo entre Hérode et sa fille partageant des sentiments opposés : la joie chez elle d'avoir obtenu gain de cause, le remords, héritier de la faute, pour lui. Jusqu'à cette fin soudaine sur les mêmes mots repris par chacun ''Pourquoi, dites-moi, pourquoi ?'' qui voit la musique s'arrêter brusquement.

L'interprétation que proposent Damien Guillon et ses forces du Banquet Céleste est à la hauteur du chalenge. On sait l'expertise pour cet idiome de ce chanteur désormais aussi chef d'orchestre, sa sensibilité pour la conduite instrumentale et des solistes vocaux. Le résultat est plein de vie, bénéficiant sûrement des acquis d'une production scénique de l'œuvre. La direction est alerte, tirant moult nuances de l'ensemble de cordes, auxquelles s'ajoutent luth et clavecin, ce dernier tenu par Guillon lui-même. Ses solistes forment une équipe parfaitement achalandée, constituée de jeunes chanteurs rompus à ce répertoire. Alicia Amo, la fille d'Hérodiade, offre un soprano agile qui assume la mixité du rôle exigeant quinte aiguë presque acrobatique et ligne soutenue dans le médium. La partie d'Hérode, dévolue à un baryton-basse, est tenue avec panache par Olivier Dejean qui se joue de son exubérance, reposant là aussi sur de longues vocalises. Gaia Petrone, Hérodiade, voix de mezzo-soprano pour trancher avec celle de sa fille, fait figure d'anti héroïne et Artavazd Sargsyan prête au personnage de Consigliero un ténor ductile. Paul-Antoine Benos-Djian campe un Giovanni Battista d'une grande humanité, que le timbre de contre-ténor alto pourvoit d'une vraie chaleur. Ce jeune artiste, déjà en selle, a été formé au CMBV, puis au CNSMDP et à L'Académie Philippe Jaroussky comme auprès de pairs tel Andreas Scholl. Il a été Révélation HSBC à Aix en 2017. Sa composition, à la fois toute d'assurance vocale et de sérénité, est d'une fine intelligence.

L'enregistrement à l'abbaye de Fontevraud, dans une acoustique agréablement résonante, est d'une remarquable clarté. L'image sonore met parfaitement en valeur les voix serties au sein de l'ensemble instrumental.

Texte de Jean-Pierre Robert

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Mots-clés: Alessandro Stradella, Le Banquet Céleste, Damien Guillon

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