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  • Jean-Pierre Robert
  • Musique

CD : Les Essentiels ON-Mag – La Carmen de Callas

Carmen Bizet Maria Callas

La rubrique CD s’ouvre chaque vendredi à des disques déjà parus que la revue considère comme indispensables pour leur qualité musicale et technique. 

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  • Georges Bizet : Carmen. Opéra en quatre actes. Livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy
  • Maria Callas (Carmen), Nicolai Gedda (Don José), Andrea Guiot (Micaéla), Robert Massard (Escamillo), Nadine Sautereau (Frasquita), Jane Berbié (Mercédès), Claude Cales (Moralès), Jacques Mars (Zuniga), Jean-Paul Vauquelin (Le Dancaïre), Jacques Pruvost/Maurice Maievski (Le Remendado)
  • Chœurs René Duclos, Jean Laforge, chef des chœurs. Chœurs d'enfants Jean Pesneaud
  • Orchestre du Théâtre National de l'Opéra de Paris, dir. Georges Prêtre
  • Enregistrement : juillet 1964 ; remastered : 2014
  • Parution : décembre 2014
  • 2 CDs Warner Classics : 0825646341108 (Distribution : Warner classics)
  • Durée des CDs : 69 min 18 s + 77 min 46 s
  • Note technique : etoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orange (5/5)

Cent fois sur le métier... L'héritage de Maria Callas semble être voué à une réactivation permanente. Aubaine pour les collectionneurs amoureux de l'art de la Diva assoluta, le bénéfice étant avant tout artistique. Mais aussi pour tous les mélomanes. Ce nouveau transfert technique de son enregistrement de Carmen révèle de plus fort une interprétation légendaire. Et c'est là sans doute son disque le plus fascinant. À savourer page après page ! 

La remastérisation a été effectuée dans les fameux studios londoniens d'Abbey Road, à partir des bandes-mères originales. Le gain sonore est indéniable, la dynamique enfin restituée dans sa quasi entièreté, et non plus affectée de l'effet de compression qui en limitait le spectre notamment dans les tuttis. Car la salle Wagram, où eut lieu l'enregistrement en juillet 1964, pour ce qui devait être l'avant-dernière intégrale d'opéra léguée par Callas, offrait une acoustique ouverte et idéalement aérée, ce dont le producteur Michel Glotz et l'ingénieur du son Paul Vavasseur ont usé avec grande habileté. La présence est étonnante, des voix comme de l'orchestre, avec une naturelle spatialisation des diverses sections, cordes, bois, cuivres, outre l'accent porté sur les percussions. La netteté des plans est tout aussi saisissante, fruit d’une balance voix-orchestre très étudiée, et les atmosphères soigneusement créées, avec impression d'espace et en même temps d'immédiateté du drame. La mise en scène est discrète mais efficace : chœurs d'enfants au Ier acte, puis échauffourée des cigarières, placement des trois voix lors de la scène des cartes au IIIème, apartés parmi la foule au dernier. Seuls, les chœurs ne profitent pas toujours de cette cure de rajeunissement, car captés à l'origine souvent un peu en arrière-plan, en particulier lors de la Habanera, où la voix de Callas est fortement privilégiée.

Quelle interprétation ! Si la radiographie sonore ne passe rien des fêlures de la voix à ce stade tardif de sa carrière, pourtant dans une forme vocale retrouvée en ce début d'été 1964, le portrait qu'elle trace de Carmen est captivant, envoûtant, avec ces traits fulgurants, cette manière de jouer de tous les registres de la séduction, de la morgue, de la fatalité et d'une inflexibilité totalement assumée. Bien que n'ayant pas connu la réalité de la scène, cette incarnation est d'une stupéfiante vérité par le sens du texte, la diction admirable et la maîtrise de tous les accents de la voix, jusqu'à sa rugosité et l'usage du registre de poitrine, permettant les plus subtiles nuances : la femme amoureuse, conquérante, lors du face-à-face avec José ''Je ne te dirai rien'', juste charmeuse sur ''tu feras tout ce que je veux'', enjôleuse lors de la Séguedille. L'usage du registre mixte de soprano et de mezzo est à l'appui d'un mélange de désarmante simplicité et de soulignement du trait (échange moqueur avec José lors du retour de celui-ci à l'acte II). Mais aussi la gitane bravache et fataliste, lors du trio des cartes, « avec des graves qui semblent sortis de l'âme la plus sombre de la plus sombre gitane » (Pierre-Jean Rémy, in ''Callas Une vie''/ Ramsay). Le duo final, de ce qui est « un suicide presque parfait » (ibid.), la voit déterminée et combien lucide, jusqu'à jusqu'à ce « tiens » détimbré, d'une bague lancée à la face du soldat, distillant le froid dans le dos.

Chante-t-on encore aujourd'hui avec le ton et l'intelligence qu'apporte Nicolai Gedda à Don José ? Une élégance dans la passion, une vraie clarté de l'émission, un art du phrasé (''Ma mère, je la vois''), là aussi devenus légendaires, pour une incarnation ardente, vaillante, avec le soleil dans le timbre. Une incarnation vécue, et pas seulement mesurée à l'aune de l'air ''La fleur...'', d'un lyrisme éperdu, dans un  crescendo possédé sans perdre de sa douceur, jusqu'à un ''Je t'aime'' ébloui et une note finale filée en voix de tête. Cette passion raisonnée, on la retrouve à la scène finale du IIIème acte, d'un glorieux héroïsme (''Je te tiens, fille damnée'') et lors de l'ultime  confrontation où à l'inébranlable résolution de Carmen-Callas, il répond par un suppliant et déchirant ''Je ne menace pas''. Assurément un ''grand'' Don José. Robert Massard campe un Escamillo pareillement doté d'une distinction de ton dont peu de ses successeurs, van Dam excepté, surent user. Rien ici du hidalgo de pacotille : l'air du toréador fuit l'effet, autre que celui que promet la sûre conduite de la voix de baryton clair jusqu'à un aigu aisé. Non plus qu'il n'y aura de morgue soulignée lors du dialogue avec José à la fin de l'acte III. Andrea Guiot offre une Micaela de calibre, prouvant que ce rôle est plus proche des héroïnes italiennes que d'une soubrette naïve. Le timbre fruité s'accompagne d'une ligne de chant assurée et legato. Le naturel de l'élocution (duo avec Don José à l'acte I), rejoint le vrai de l'angoisse, mais aussi la résolution de l'air ''Je dis que rien ne m'épouvante''. Les comprimari sont à la hauteur, dont la mezzo claire de Jane Berbié, Mercédès, et la basse lisse de Jacques Mars, Zuniga d'une judicieuse suffisance. 

L'impact dramatique de l'interprétation doit beaucoup à la direction enflammée de Georges Prêtre, comme à ses excès. Si la brillance est au rendez-vous (Ouverture, entracte et début de l'acte IV), les tempos sont plutôt rapides, non sans une certaine sécheresse du trait, notamment dans les accords finaux, et on note des accélérations incroyables : bagarre des cigarières, entracte du II mené à train d'enfer, quatuor ''quand il s'agit de tromperie''. Le discours n'est pas toujours des plus subtils, mais diablement efficace dans les confrontations et les vastes ensembles concertants.  

Peut-être pas la version idéale du chef-d'œuvre de Bizet. Mais y en a-t-il une ? Du moins d'autres références, comme de Los Angeles,/Gedda (déjà)/ Beecham (Warner) ou Berganza/Domingo/Abbado (DG). La présente interprétation du couple Callas-Gedda est électrisante certainement, encore embellie par le nouveau transfert. Seule ombre dans cette captivante entreprise : aucun texte de présentation sur l'opéra, fût-il le plus joué au monde, comme l'absence du livret.

Texte de Jean-Pierre Robert

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