CD : Carl Maria von Weber et la clarinette

Weber

  • Carl Maria von Weber : Concertino en mi bémol majeur, op.26. Grand Duo concertant en en mi bémol majeur, op.48. Quintette pour clarinette en mi bémol majeur, op.34 (version pour orchestre de chambre). Ouverture Der Freischütz, op.77
  • Denis Kozhukhin, piano
  • Irish Chamber Orchestra, Jörg Widmann, clarinette et direction
  • 1 CD Alpha Classics : Alpha 637 (Distribution : Outhere Music)
  • www.outhere-music.com
  • Durée du CD : 69 min 26 s
  • Note technique : etoile verteetoile verteetoile verteetoile verteetoile verte (5/5) 

La rencontre de Carl Maria von Weber et de Heinrich Joseph Baermann, le « génie de la clarinette », a produit quelques chefs-d’œuvre. Chez un compositeur, sans doute sous-estimé, en dehors de son opéra Der Freischütz, « dont la virtuosité ne tourne jamais à vide mais est toujours inspirée et chargée d'un dramatisme puissant » et qui « comprenait et aimait la clarinette comme seul peut-être l'avait fait Wolfgang Amadeus Mozart ». Ainsi s'exprime Jörg Widmann dont le talent de clarinettiste et aussi de chef d'orchestre illumine ce disque de quelques morceaux choisis.

Il est des conjonctions miraculeuses dans l'histoire de la musique entre compositeurs et interprètes, singulièrement pour ce qui est de la clarinette. Celle de Weber et de Baermann a généré d'une part, trois concertos pour l'instrument, d'autre part, des pièces de musique de chambre. Au titre des premiers, le Concertino en si bémol majeur op.36, de 1821, premier de la trilogie, est constitué d'un Adagio, courte introduction imposante et tragique, que suit un Andante au « thème chaleureux qui est varié par intermittence dans plusieurs mouvements intermédiaires », indique Weber. Dont une séquence grave que la clarinette joue dans le registre du chalumeau, un timbre sombre et presque caverneux. Cette courte pièce se termine par un Allegro « joyeux et brillant à 6/8 », bien balancé, typique de la manière wébérienne. Surtout lorsqu’interprété avec l'élégance que lui apporte Jörg Widmann. Qui propose ensuite une version pour orchestre de chambre du célèbre Quintette pour clarinette et cordes en si bémol majeur op.34. Parti interprétatif plausible si l'on se réfère à l’appellation de ''concerto miniature'' attribuée à cette œuvre. Écrite entre 1811 et 1815, quatre mouvements se partagent cette vaste composition. Un Allegro vif l'ouvre qui voit la clarinette très rapidement s'imposer. Et distiller autant de traits brillants au sein d'une thématique aisée alternant vivacité et réflexion, cascades de notes, dans une amplitude exigeante pour l'interprète qui doit encore manier l'humour. Le développement est savamment proportionné avec quelques relents de fantastique, d'un beau souffle chez Widmann. La ''Fantasia'' Adagio ma non troppo cultive plus avant l'élément fantastique dans les couleurs spectrales du soliste, d'un lyrisme magique dans la sonorité ronde et pleine du jeu de Widmann : grande coulée sur le fond assombri de l'accompagnement orchestral ici. L'instrument est traité dans toutes ses possibilités expressives, comme la voix humaine. L'ambitus est large, depuis des graves profonds jusqu'à des aigus filés. La sonorité de velours de Widmann y fait merveille. Le Menuetto Capriccio presto possède un humour fou, d'une sensibilité digne de Mendelssohn : un ravissement à travers de cocasses enroulements de notes dans la partie soliste. Le Trio apporte un répit plus ''classique'' à ce scherzo endiablé, qui renchérit fougueusement à la reprise. Le Rondo final parachève dans un tempo totalement décomplexé, que Widmann et consorts abordent prestissime. Comme il en va de la faconde soliste : galop, sauts d'intervalles périlleux, avec une partie médiane plus sage ici, pas moins pensée. Une interprétation qui décoiffe, peut-être plus que ne le ferait la version chambriste.  

Le Grand Duo concertant pour clarinette et piano op.48 (1815), également en si bémol majeur, possède un indéniable aspect concertant et une exubérante virtuosité. Avec l'Allegro con fuoco, on entre dans l’œuvre in media res pour un dialogue animé des deux protagonistes jouant d'égal à égal, dans le registre tantôt de la brillance, tantôt de la séduisante douceur. Car cette séquence ouvre diverses perspectives au fil d'inspirations singulières flattant tous les registres de la clarinette. On y reconnaît un thème trottinant qui revient tel un Leitmotiv et aisé dans ses métamorphoses. L'Andante con moto conduit vers des épanchements quasi vocaux, sorte d'aria sans paroles. Magistralement équilibré entre les deux voix, même si celle de la clarinette mène la danse. Le Rondo Allegro coule de source chez les présents interprètes, dont le magnifique pianiste russe Denis Kozhukhin, et s'aventure dans quelque dramatisme. On admire l'art souverain de l'écriture pour l'instrument phare qui caracole joliment de par les infinies possibilités qui sont les siennes. Et ses envoûtantes couleurs sous les doigts de Jörg Widmann, des « doigts aussi sautillants qu'un ressort de montre », disait Weber de son interprète favori ! Le CD comporte encore une superbe exécution de l'Ouverture de l'opéra Der Freischütz op.77, dont on remarque, bien sûr ici plus qu'ailleurs, le fameux solo de clarinette à la fin de la première partie, juste avant l'envolée du grand thème lyrique, que l'instrument accompagne encore : une lecture emplie de nuances, mystérieuse dans son pianissimo initial et ne cultivant jamais l'excès ensuite. Grâce aussi à la patte sonore de l'orchestre de chambre irlandais sous la conduite de leur chef, Jörg Widmann lui-même.

Les enregistrements, dans deux salles de l'université de Limerick sont d'une naturelle facture, ménageant un parfait équilibre entre soliste et orchestre pour les œuvres concertantes. Le Grand Duo, capté à la Pierre Boulez Saal de Berlin, dans le complexe même où Widmann est professeur de composition à la Barenboim-Saïd Akademie, bénéficie de sa merveilleuse acoustique.

Texte de Jean-Pierre Robert 

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Mots-clés: Carl Maria von Weber, Denis Kozhukhin, Jörg Widmann, Irish Chamber Orchestra

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