CD : une myriade de berceuses selon Bertrand Chamayou

Bertrand Chamayou Good Night

  • ''Good Night !''
  • Morceaux en forme de berceuse de Leoš Janácek, Franz Liszt, Sergei Lyapunov, Frédéric Chopin, Heitor Villa-Lobos, Mel Bonis, Edvard Grieg, Ferruccio Busoni, Helmut Lachenmann, Bohuslav Martinů, Mily Balakirev, Charles-Valentin Alkan
  • Bryce Dessner : Song for Octave
  • Bertrand Chamayou, piano
  • 1 CD Erato : 0190295242435 (Distribution : Warner Music)
  • Durée du CD : 55 min 15 s
  • Note technique : etoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orange (5/5)

En ces temps de vitesse et de tumulte, il est réconfortant d'en suspendre le vol par une musique respirant calme et réflexion, empruntant au genre de la berceuse. Une constellation de compositeurs s'y sont consacrés, de Chopin à Busoni, de Brahms à Martinů, de Janáček à Mel Bonis. Et bien des russes. Bertrand Chamayou a eu la fière idée d'en proposer un savant florilège qui, plus qu'une collection de vignettes, est imaginé « comme un récit aux multiples inflexions, entre innocence et introspection ». À savourer sans modération.

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« Dans le moment de l'endormissement se glissent des entrelacs de sentiments », souligne Chamayou dans un texte révélateur, et « la Berceuse exprime, derrière son apparente simplicité, la quintessence de l'âme humaine ». Autant dire qu'à travers ces courts morceaux, s'écrit une musique plus profonde qu'anecdotique. Chopin, dans la Berceuse op.57 (1844), « l'une des plus chaleureuses et enveloppantes qui soit », sous forme de variations à partir d'une seule mesure, créé aussi la surprise par un brusque changement de tonalité conduisant une apothéose lumineuse. Surtout dans cette lecture toute de liquidité suspendue, où l'on retient son souffle jusqu'à l'effet léthargique. La Berceuse de Liszt, de 1862, contient une passion « tantôt contenue, tantôt ardente », que le pianiste fait éclore par un jeu évocateur d'une atmosphère raréfiée dans une douce cascade de notes à la main droite, délicatement rythmée à la gauche et un discours explorant tant de champs à la fois différents et proches.

La berceuse explore bien des états, de la fantaisie à la magie, en tout cas de l'onirisme. La chasse aux trésors à laquelle s'est livré Chamayou l'illustre dans un panel d'autres pièces peu connues. Ainsi de Janáček, la tendre ''Good Night !'', tirée de l'album Sur des sentiers recouverts, ou de Martinů, celle extraite du morceau Film en miniature de 1925, d'une douceur presque morbide. Avec la Berceuse de Grieg on entre de plain-pied dans le fantastique « avec un bref épisode convoquant les gnomes et les elfes ». La Berceuse de Busoni (1909) a un côté étrange presque halluciné. Villa-Lobos, au contraire, avec ''La Petite Pauvre (La Poupée de chiffon)'', distille une naïveté qui semble faire fuir le sommeil. ''La Toute Petite s'endort'' de la compositrice Mel Bonis est presque le prototype du morceau mélancolique conduisant insensiblement dans les bras de Morphée. Sur le même thème, la ''Berceuse d'une Poupée'' de Liapounov est proprement féerique. Balakirev « passe de la douceur à l'effroi dans une berceuse traversée par le cauchemar d'une marche funèbre », au fil d'un discours tour à tour intime et ample. Tandis que ''J'étais endormie, mais mon cœur veillait...'', extrait des Préludes op. 31/13 d’Alkan se signale par sa sérénité.

Bertrand Chamayou 
Bertrand Chamayou ©Marco Borggreve 

Des pièces de musiciens plus proches de nous complètent le tour d'horizon. Lachenmann (*1935), dans sa Berceuse de 1963, surfe sur l'étrange par des sonorités travaillées dans l'aigu et une architecture comme déchiquetée. Drôle de manière d'en appeler à l'évanouissement dans le sommeil. Enfin Bryce Dessner (*1976), dans la pièce spécialement composée pour ce programme Song for Octave (2020), fait penser à Philippe Glass par un souci de la répétition de courtes cellules et paraît bien sage dans sa conception comparée à celle de Lachenmann.

À travers toutes ces pièces aussi diverses que saisissantes dans leur juxtaposition, Bertrand Chamayou fait montre d'une sensibilité extrême et d'un goût parfait, habiles à créer tous ces états subtils, entre rêve et réalité, protection et réconfort, que renferme ce même genre musical. Sa maîtrise du clavier est encore une fois impressionnante.

L'enregistrement, à la Chapelle de Conflans, utilise une technique de ''son immersif tridimensionnel Dolby Atmos'', savoir un son enveloppant, à l'occasion légèrement réverbéré, apte à différentier l'ambiance de chaque pièce, pour un rendu sonore tour à tour proche ou comme dans une aura plus vaste.

Texte de Jean-Pierre Robert     

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Mots-clés: Bertrand Chamayou

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