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  • Jean-Pierre Robert
  • Musique

CD/DVD : double récital de Grigory Sokolov et toujours les cimes

Grigory Sokolov Beehtoven Brahms Mozart

  • CD :
  • Ludwig van Beethoven : Sonate en N°3, op.2/3. Bagatelles op.119
  • Johannes Brahms : Pièces pour piano op.118. Pièces pour piano op.119
  • Bis de Franz Schubert (Impromptu D 935/2, Allegretto D 915), Jean-Philippe Rameau (''Les Sauvages''. ''Le Rappel des oiseaux''), Sergei Rachmaninov (Prélude op.32/2), Claude Debussy (''Des pas sur la neige'')
  • DVD :
  • Wolfgang Amadé Mozart : Sonate en K 545. Fantaisie et Sonate en K 475 & 457
  • Ludwig van Beethoven : Sonate N°27 op.90. Sonate N°32 op.111
  • Bis de Franz Schubert (Moment musical D 780/1), Frédéric Chopin (Nocturnes op.32, N°1 &  N°2 ), Jean-Philippe Rameau (''L'indiscrète''), Robert Schumann (Arabeske op.18), Claude Debussy (''Canope'') 
  • Grigory Sokolov, piano
  • 2 CDs & 1 DVD Deutsche Grammophon : 483 6570 (Distribution : Universal Music)
  • Durée des CDs : 47 min 52 s + 79 min 03 s
  • Durée du DVD : 139 min
  • Note technique : etoile bleueetoile bleueetoile bleueetoile bleueetoile bleue (5/5) 

Chaque nouvel album de Grigory Sokolov crée l’événement. Celui-ci offre deux récitals en un, car un DVD présente live un de ses concerts, donné à Turin en 2017. Les CD sont le mix de trois autres captés en 2019. Le grand pianiste russe explore aussi bien Beethoven que Brahms et Mozart, outre une foison de musiciens tout aussi chers à son cœur, le temps des bis qui dépassent de loin ce statut de réjouissances de fin de concert et ouvrent la boîte de Pandore de vraies pépites. Une proposition toute aussi indispensable que celle titrée ''Schubert Beethoven'', saluée récemment au titre de nos ''Essentiels''.

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Le premier CD s'ouvre par la Sonate N°3 op.2/3 de Beethoven. De cette œuvre de vastes dimensions, Sokolov donne une lecture intimiste. Ainsi du petit motif allègre qui entame le Con brio et revient en boucle sous mille jours différents au long d'un développement grandiose. L'Adagio est empreint de sérénité dans son premier thème et le second tranche par sa fluidité, logé dans le registre médian du clavier, agrémenté de notes piquées à la main droite, qu'on voit Sokolov sublimer amoureusement. La fin est en apesanteur. Contraste avec le Scherzo vif argent et son lent Trio, puis une reprise toute aussi preste. L'Allegro assai final engage une démarche où la vélocité est naturelle et non virtuose. Sokolov relève le propos en variant la dynamique, l'enrichissant aussi d'un calme olympien. Suivent les Bagatelles op.119, guirlande de onze joyaux. Ces pièces ont été écrites à des époques différentes, entre les années 1804 et 1819, ce qui peut expliquer des différences de style, les dernières relevant de l'ultime période créatrice et de sa complexité, mêlant « une apparente outrance et une nonchalance lyrique d'un genre nouveau », remarque Alfred Brendel (in ''Réflexions faites'', Buchet Chastel). Certaines sont emplies de légèreté, comme l'amusante 3ème ''Allemande'', un peu bavarde et humoristique, opposant deux thèmes tressés l'un dans l'autre. D'autres ont un immédiat charme mélodique, telle la 11ème presque gluckiste, selon Romain Rolland, d'un Andante curieusement rythmé. D'autres encore sont construites sur le mode d'un monologue. Ainsi de la N°6, posant une interrogation, basculant en un jeu espiègle et d'une grande mobilité, de la 7ème où on peut voir « un tâtonnement dans l'ombre, mais enveloppé du bourdonnement d'un trille » (ibid.), qu'une basse talonne dans une progression pharamineuse sous les doigts de Sokolov, ou de la N°8, plus méditative où la pensée se cherche « un retour de Beethoven sur soi-même ».

Le second disque est consacré à deux des ultimes cycles pianistiques de Brahms, de l'année 1893. Ils ont été enregistrés dans une petite église italienne, à Rabbi dans la province de Trente, où l'on cultive le souvenir du grand Arturo Benedetti Michelangeli, notamment lors de son festival annuel, que Grigory Sokolov ne manque pas d'honorer à chaque édition. Bel hommage lorsqu'on sait la proximité de l'italien avec la musique de Brahms. Sokolov aime se confronter à ces pages d'une puissance bouleversante, chacune faite de divers épisodes contrastés. Les Six Klavierstücke op.118 alignent d'abord quatre Intermezzos. Le N°1, d'une écriture passionnée, est ici agité comme une tempête dans ses grands arpèges modulants. Le N°2, tourmenté, oppose deux séquences, l'une plaintive, l'autre lyrique, que Sokolov pare d'accents doucement recueillis d'une infinie douceur de toucher. La N°4, Allegretto un poco agitato, ouvre un dialogue inquiet, d'abord dans le registre ppp, puis encore plus calme, presque intime chez le pianiste russe. Enfin Sokolov aborde le 6ème, géniale méditation, avec humilité contrastant le premier thème, ''dolente'', évoluant doucement jusqu'à un beau climax, et le second, plus affirmé. On compte encore une Ballade (N°3), energico, morceau héroïque rappelant les œuvres de jeunesse de Brahms, dont Sokolov fait sourdre le caractère fantastique. Et la Romanze (N°5), sorte de scherzo tripartite, de ton idyllique, qu'il distille avec une infinie délicatesse. Les Quatre Kalvierstücke op.119 offrent aussi des morceaux de nature différente. Dont trois Intermezzos. Le Ier, Adagio, est ici joué justement lentement pour en faire saillir les sentiments enfouis, mélancolie et tendresse pathétique. Dans le suivant, plus clair, Sokolov sait faire ressortir ses épisodes diversifiés, dont le médian grazioso nursé là encore avec tendresse, puis élargissant le propos avec une manière presque dansante. Le N°3 ''grazioso e giocoso'', presque schubertien, il ne le prend pas vite pour lui imprimer son caractère de lointaine valse désarticulée. Le cycle se termine par une Rhapsodie, Allegro risoluto qui s'apparente plus à une ballade de ton héroïque. Sokolov lui offre une exécution éclatante qui met en exergue aussi une composante fantastique.

Sokolov 2 
Grigory Sokolov ©Aline Paley 

Vient alors le chapitre des bis, un incontournable de tout récital du pianiste russe. On entend ainsi le Deuxième Impromptu D 935/2 de Schubert, musique des limbes dont le 1er thème chante d'une beauté à pleurer par un jeu qui sait à l'occasion être traversé d'une certaine sécheresse dans les accords, tranchant sur la fluidité du discours. Puis l'Allegretto D 915, d'une douce mélancolie, avec une section médiane d'une intériorité abyssale. L'Intermezzo op.117/2 de Brahms est un morceau inquiet dont Sokolov restitue le caractère fantomatique et l'agitation intérieure. Le Prélude op.32/2 de Rachmaninov déploie un lyrisme aérien, si évocateur de la poétique de cet autre géant du piano. ''Des pas sur la neige'', tiré du Premier livre des Préludes de Debussy distille l'angoisse des premières pages, doucement effleurées, telles des traces sur un sol immaculé, et une progression imperceptible du discours s'enfonçant dans le silence. Là aussi, surgit le souvenir de Michelangeli. Enfin, bien sûr, car ce sont là des must de la poétique de Sokolov, deux pièces de Rameau : ''Les Sauvages'', le tube des tubes et ses trilles si bien sonnants, et ''Le Rappel des oiseaux'', là où les trilles sont encore à la fête dans une volière d'un raffinement inouï. Un exemple parmi tant, de l'universalité du pianiste question répertoire et de l'adaptation en conséquence de ses techniques de jeu.

Les enregistrements, effectués en 2019, à l'Auditorium de Zaragoza, à la Stadthalle de Wuppertal et à l'église San Bernardo de Rabbi, bénéficient de l'acoustique large et aérée des deux premiers lieux et offrent une ambiance plus sèche pour ce qui est de la salle italienne. La restitution reste pourtant magistrale dans les trois cas, preuve du choix méticuleux des salles où le pianiste entend se produire et des différentes prises en concert.

Le DVD est la captation d'un autre concert et d'un programme différent donné en 2017 à l'Auditorium del Lingotto de Torino. Occasion de constater ce qui caractérise un récital de l'illustre pianiste. Outre une concentration phénoménale qui le met dans un dialogue intime avec le piano, il est fascinant de voir le positionnement des mains et la façon dont les doigts ''collent'' au clavier. Et singulièrement comment il ''meurt'' une note dans un infini pianissimo. Jouant la plupart du temps les yeux mi-clos, en telle union avec la musique qu'il semble en chanter chaque note. Les divers bis sont pour lui la suite logique d'un programme soigneusement élaboré et ne doivent donc rien au hasard.

Sokolov 3 
Grigory Sokolov ©DR

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Le récital est partagé entre Mozart et Beethoven. De Mozart, Sokolov joue d'abord la Sonate en ut majeur K 545, dite ''Petite sonate pour débutants'', qu'il aborde avec un désarmant naturel puis une vraie transparence au fil de ses trois mouvements. Dont un Andante où la phrase est comme caressée et les notes piquées effleurées. Le Rondo final est d'une souple rigueur. C'est le terme qui convient aussi à l'exécution de la Sonate en ut mineur K 457, donnée ici avec en préambule la Fantaisie K 475. Celle-ci, sorte de sonate à elle seule, se déroule comme une improvisation, quoique solidement construite dans ses divers épisodes alternant lent et vif. On apprécie combien Sokolov ménage les écarts de dynamique. La sonate, dédiée à l'élève chérie Theresa von Trattner, sonne comme une évidence, celle qui selon les Massin « paraît tenir à ce qui est le plus original, le plus irréductible du génie de Mozart ». Admirables la mélancolie sous-jacente du molto allegro, le côté de tendre élégie de l'Adagio, expressif et délié ici, et la joie retrouvée du finale animé, où rien n'est abrupt dans les accords lancés à la volée.

De Beethoven, Sokolov donne la courte Sonate N°27 op.90, en deux mouvements : le premier ou l'art de différentier les motifs, puissance et expressivité jusqu'à ces notes ppp où le son s'éteint. Le second, enchaîné, si fluide et nanti d'éclats dramatiques. Puis il joue la formidable Sonate N°32 op.111, Everest de l’œuvre pianistique beethovénienne, du piano classique en général. Elle est « à la fois une confession qui vient clore les sonates et un prélude au silence », dira Brendel (op. cité). Le début Maestoso du premier mouvement, que Sokolov enchaîne directement après la sonate précédente, sonne on ne peut plus âpre : un roulement qui libère une forte tension et ouvre une dramaturgie de la révolte, mais contrôlée, au fil de passages fugués. L'Arietta, prise très lente, combien habitée si l'on s'en tient au visage bouleversant du pianiste qui s'est encore plus enfermé en lui-même, ouvre un cheminement où chaque note est pourvue de sens. Le ''molto semplice'' marqué par Beethoven s'énonce avec un naturel inné, sans variation de couleurs. Le ''cantabile'' le rejoint dans ce mode d'objectivité. Puis le récit se réchauffe. Les cascades d'arpèges le corsent encore, sorte de torrent furieux chez Sokolov. Tout s'élève vers un univers raréfié dans des trilles de plus en plus immatériels, franchissement d'un autre monde, au fil de ces variations inouïes. Car il s'agit bien ici « de la simplicité qui résulte de la complexité, de l'expérience purifiée » (ibid.) Il serait bien banal de dire qu'on est sur les sommets. Bien au-delà en vérité. 

La guirlande de bis fait voisiner Schubert (Moment musical D 780/1 doux et pastoral), Chopin (les deux Nocturnes op.32, où ''zal'' et poésie font bon ménage dans un pianisme discret), Rameau encore (''L'Indiscrète'' ou les cocasses pépiements d'une commère), Schumann (Arabesque op.18, vraie scénette en trois parties), enfin ''Canope'' de Debussy, musique des sphères, presque ésotérique ici. Il fallait oser cette fin, terriblement exigeante pour un public soumis auparavant à tant d'intériorité. Qui peut faire un triomphe à un génie du piano. Prise de vues, nécessairement répétées, et enregistrement audio sont à l'unisson de cette fête musicale.  

Texte de Jean-Pierre Robert

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