DVD d'Opéra : Rusalka au Festival Glyndebourne

Rusalka

  • Anton Dvořák : Rusalka. Conte de fées lyrique en trois actes. Livret de Jaroslav Kvapil, d'après le conte ''Undine'' de Friedrich de La Motte Fouqué
  • Sally Matthews (Rusalka), Evan Leroy Johnson (Le Prince), Alexander Roslavets (Vodnik), Patricia Bardon (Ježibaba), Colin Judson (le Garde forestier), Alix Le Saux (le Marmiton), Zoya Tsererina (La Princesse étrangère), Vuvu Mpofu (Première nymphe), Anna Pennisi (Deuxième nymphe), Alyona Abramova (Troisième nymphe), Adam Marsden (Le chasseur)
  • William Bridgland, Rhys Dennis, Christian From, Ryan Jones, Manuela Sarcone, Anne Gaelle Thiriot, Ohana Vesga, danseurs
  • The Glyndebourne Chorus
  • London Philharmonic Orchestra, dir. Robin Tacciati
  • Mise en scène : Melly Still
  • Décors et costumes : Rae Smith
  • Mouvements : Rick Nodine
  • Lumières : Paule Constable
  • Production du Festival de Glyndebourne 2019
  • Video director : François Roussillon
  • 1 DVD Opus Arte : OA1303D (Distribution : Distrart Distribution) 
  • Durée du DVD : 153 min
  • Note technique : etoile bleueetoile bleueetoile bleueetoile bleueetoile grise (4/5)

La présente version de Rusalka a été captée au Festival de Glyndebourne en 2019, lors de la reprise de la production inaugurée dix ans plus tôt. Malgré l'atmosphère souvent sombre créée par la régie, la prise de vues restitue l'atmosphère tragique mais aussi onirique du conte cruel de l'Ondine. Ce spectacle achevé dans sa dramaturgie l'est aussi dans son volet musical, même si les grandes interprétations, au disque, ne sont pas oubliées.

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Le Conte Lyrique Rusalka (1901) que Dvořák compose sur le livet de Jaroslav Kvapil, s'inspire du mythe de l'Ondine, sujet traité par La Motte Fouqué dans son ''Undine'' (1811). Le récit en est simple dans son tragique accomplissement : l'ondine Rusalka aspire à devenir femme après avoir vu un beau jeune homme, le Prince, et ce au mépris des mises en garde de Vodnik, L'Esprit des eaux. Le prix de sa nouvelle condition sera d'être privée de l'usage de la parole. Décontenancé par l'attitude réservée de sa fiancée, le Prince s'en détourne pour la Princesse étrangère. Condamnée à reprendre sa condition première, le baiser que Rusalka donne à l'homme aimé repentant sera mortel à celui-ci. Quoiqu’il ait écrit une musique empreinte de merveilleux, Anton Dvořák n'a sans doute pas voulu se satisfaire d'un premier degré d'illustration. L'histoire de cet opéra, resté populaire, est jalonnée de tentatives plus ou moins réussies d'interprétation, les metteurs en scène s'attachant soit à moderniser, soit à transposer. Melly Still se garde d'une lecture qui serait purement folklorique et au pied de la lettre, ou d'une approche conceptuelle et symboliste comme souvent chez ses confrères. Elle conçoit une dramaturgie narrative qui montre ce que cette pièce doit à ses origines de conte comme à son univers merveilleux. Une idée force est de restituer le mouvement aquatique des ondins par des danseurs vêtus de noir, au point de se faire oublier, qui portent ou hantent les habitants du lac comme s'ils évoluaient dans l'eau même. Cette visualisation des ébats aquatiques emporte aussi la notion de démultiplication des esprits des lieux, des forces invisibles qui sous-tendent l'action. Le trait sera également utilisé lors des imprécations de Ježibaba pour faire devenir mortelle la nixe Rusalka, la sorcière étant alors entourée d'une pléiade de ses semblables. Autre idée essentielle, le mélange des genres dans les costumes : modern style pour les invités de la noce à l'acte II, humains étalant le clinquant de leur richesse, ou genre papier crépon chez les sœurs de l'ondine, alors que celle-ci se voit, comme d'autres nixes des eaux profondes, et avant sa mutation humaine, délicieusement pourvue d'une immense queue de sirène virevoltant en autant de méandres blanchâtres. L'abysse de la forêt et de son lac enchanté, plongés dans un sombre environnement que seule la lumière modifie en intensité, est suggéré par un dispositif ménageant deux plans, le creux des eaux et le rivage.

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Acte I, Sally Matthews/Rusalka & Patricia Bardon/Ježibaba ©Tristram Kenton 

On est loin de la relecture psychanalytique de l'équipe Wieler-Morabito à Salzbourg (et Londres) ou de la transposition en miroir opérée par Carsen à Bastille. Le parti illustratif, quoique pas au premier degré, avec des clins d’œil aux sorcières de Macbeth ou à l'Alberich wagnérien dont Vodnik est un sosie, apporte lisibilité au spectacle. Une lecture partagée entre poétique du merveilleux et climat fantastique proche de ceux du conte de fées cruel de l'enfance. Et tant pis si le signifiant peut paraître rester en retrait. La régie d'acteurs réserve des traits d'une naturelle simplicité. Ainsi de la transformation qui s'opère chez l'ondine de la révélation de sa féminité : après qu'elle a vu disperser son carcan de sirène, elle en vient, toute chancelante, à fouler amoureusement ses jambes libérées, comme découvertes. Telle encore la première rencontre du Prince et de Rusalka, du frémissement vrai de la découverte presque divine. La délicate première scène de l'acte II s'inscrit parfaitement dans un logique continuum dramatique : tandis qu'au loin se met en place la fête au château princier, on s'apprête fébrilement en coulisses, s'étonnant de cette curieuse histoire de fille silencieuse dont se serait épris le maître. Lors de la noce, Rusalka subit le déguisement d'une robe excentrique dont elle est empêtrée et le voile nuptial l'enveloppe presque complètement, l'enfermant dans un statut à la fois souhaité et repoussé. Sur un parterre de fleurs rouge-sang, ses hésitations, partagée entre désillusion devant l'inconstance de l'être aimé et les appels du père, un Vodnik qui s'est invité à la fête, amorcent le destin tragique qui ne manque pas de s'opérer à l'acte final.

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Acte II, au centre Rusalka ©Tristram Kenton

La prise de vues réussit ce tour de force de tirer son épingle du jeu d'une mise en scène s'inscrivant dans un environnement sombre, souvent plongé dans le noir. Les plans choisis montrent pourtant la quintessence de cette régie, par une habile diversification de l'image et de la manière d'apprivoiser la lumière. Ainsi de la vision, au dernier acte, d'une Rusalka vieillie dans un halo lunaire blafard. Les mouvements sont restitués avec pareille habileté et l'impression d'inéluctable drame tragique parfaitement suggérée.

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Acte III, Rusalka et ses sœurs ondines ©Tristram Kenton 

L'interprétation est dominée par Sally Mattews, investissant à chaque instant le personnage de Rusalka, Ève tragique et touchante qui en appelle à l'aide la sorcière afin de prendre forme humaine, puis le Prince pour son accomplissement de femme, enfin le père vengeur à dessein d'épargner un sort funeste inéluctable. Le timbre de soprano lumineux doté d'un médium solide rend justice à cette partie si gratifiante du répertoire slave, depuis l'Hymne à la lune (I) au second air (III), l'un et l'autre emplis à la fois de douceur et de force. Patricia Bardon privilégie une approche mesurée de la sorcière Ježibaba plutôt qu'une manière histrion et clownesque. Et on lui sait gré de ne pas forcer le trait. Zoya Tsererina prête à la Princesse étrangère voix corsée et belle prestance. Alexander Roslavets campe un Vodnik solide de sa voix de baryton basse bien projetée et articulée, et n'était l'accoutrement d'homme sortant des entrailles de la terre, offre une prestation dramatiquement convaincante. Il n'en va pas de même du Prince. Evan Leroy Johnson reste à la surface d'un rôle pourtant porteur, qu'une sympathique jeunesse ne suffit pas à rendre crédible. Il est souvent taxé vocalement, n'ayant que peu de réserve pour affronter l'endurance et la quinte aiguë d'un rôle proche du ténor di forza. Une mention aux trois nixes, au chant irréprochable et d'une imaginative composition.

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La riche orchestration de Dvořák où alternent climax puissants et lyrisme intense, la direction de Robin Tacciati la fait sienne avec un souci de transparence et d'objectivité. Elle révèle surtout la science des couleurs si particulière au musicien tchèque, dont se distinguent en particulier la ligne enchanteresse des bois ou les évocateurs glissandos de harpe. Comme l'ingénieux travail des Leitmotives qui, à la différence de ce qu'en fait Wagner, ont pour but d'exprimer des sentiments, tels le désir ardent, l'accomplissement, ou les divers états de la nature, tissant un réseau de résonances dont émanent mystère et passion. Le LPO offre ses sonorités chatoyantes et de magnifiques solos. Même si l'enregistrement audio renvoie souvent une image sonore presque trop sèche, ce dont l'acoustique de l'auditorium du théâtre de Glyndebourne ne donne pas l'impression in vivo.

Texte de Jean-Pierre Robert 

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Mots-clés: Anton Dvořák, Rusalka, The Glyndebourne Chorus, London Philharmonic Orchestra, Robin Tacciati, Sally Matthews, Evan Leroy Johnson

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