CD : une nouvelle brassée d'airs sérieux et à boire

William Christie

  • ''N'espérez plus, mes yeux...''
  • Airs de cour de Claude Le Jeune, Étienne Moulinié, Pierre Guédron, Antoine Boesset
  • Pièces instrumentales de Pierre Verdier et d'anonymes
  • Les Arts Florissants
  • Emmanuelle de Negri (dessus), Anna Reinhold (bas-dessus), Cyril Auvity (haute-contre), Marc Mauillon (basse-taille), Lisandro Abadie (basse)
  • Tami Troman, Emmanuel Resche (violon), Simon Heyerick (alto), Myriam Rignol (viole de gambe), Thomas Dunford (théorbe), William Christie (clavecin & dir.)
  • 1 CD Harmonia Mundi : HAF 8905318 (Distribution : ([PIAS])
  • Durée du CD : 81 min 40 s
  • Note technique : etoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orange (5/5) 

Une fois encore sur le métier, William Christie et ses musiciens des Arts Florissants réinvestissent le répertoire des airs de cour. Un genre prolifique puisqu'on en dénombre quelque 2300 publiés. Témoignant de l'effervescence artistique à la fin du XVIème siècle et au début du XVIIème. Dans ce généreux programme nous sont offertes des pièces cultivant le style sérieux ou la manière plus légère. Toujours dans cette approche idiomatique à laquelle ils nous ont habitués. 

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Renouvelant l'intérêt suscité par les deux précédents volumes, publiés en 2016 ''Bien que l'amour...'' et 2019 ''Si vous vouliez un jour...'', ce nouvel opus investigue un territoire pas moins passionnant. Puisé dans le fonds des Airs de cour, un genre typiquement français, loin d'être monolithique au demeurant. Car la musique vocale connaît à cette époque charnière de la fin des années 1500 et des premières décennies de 1600, du règne d’Henri IV à celui de Louis XIII, de profondes évolutions entre polyphonie vocale héritée de la Renaissance et montée en puissance du chant à voix seule. De plus en plus affinés dans la déclamation et adossés à un nouveau raffinement de l'accompagnement instrumental, ces airs sont aussi bien sérieux que légers. Au titre des premiers, Étienne Moulinié se distingue ici par un ''Dialogue de la Nuit et du Soleil'' (1625), proche du ballet de cour, genre émergeant à l'époque : au fil de trois couplets, les deux voix de bas-dessus (mezzo) et de basse-taille (baryton) échangent pour une conclusion où intervient le tutti des 5 voix. On remarque une théâtralisation de l'art du chant. Comme dans l'air ''O doux sommeil'' offrant intense langueur. L'air ''Dans le lit de la mort'' aborde le registre plus grave de la méditation sereine. Du même auteur on entend un air en italien ''O che gioia ne sento mio bene'' (Oh, quelle joie j'en ressens, ma bien-aimée), de 1629, enlevé avec claquements de mains.

Claude Le Jeune (c. 1530-1600) cultive encore la belle polyphonie dans ''Rendés-la moy cruelle'' (1612) et la délicatesse dans ''Rossignol mon mignon'' (1587), où le chant s'anime peu à peu jusqu'au forte sur les mots ''pour les escouter se boucher les oreilles'' ! Pierre Guédron (c. 1565-1620), qui fut membre de la Chambre du Roy, après Le Jeune, cultive pareil raffinement dans l'air ''Quel espoir de guarir'' (1611), confié à la basse et au seul accompagnement de théorbe, un lamento expressif pour montrer que la seule issue du martyre amoureux est la mort ; une assertion tant reprise par la suite jusqu'au Tristan wagnérien. ''Cessés mortels de soupirer'' (1603) est une ballade amoureuse. La carte du Tendre est encore visitée dans l'air d'Antoine Boesset ''N’espérez plus, mes yeux...'' doucement languissant, le théorbe (Thomas Dunford) enlaçant la voix de soprano (Emmanuelle de Negri) et ses délicieuses appogiatures.

C'est à Guédron qu'il revient d'illustrer la veine plus légère. ''Aux plaisirs, aux délices bergères'' (1617) voit le dialogue dessus/tutti s'animer dans un doux babillage. ''Que dit-on au village'' (1608) aborde la franche gaudriole en une vraie scénette coquine avec refrain leste, pour conter les amours de l'infortunée Margoton et du gaillard Robin, dans un langage cru on ne peut plus explicite. Pas moins coquin, l'air ''Lorsque j'étais petite garce'' montre qu'on ne s'embarrassait pas à l'époque de bémols dans l'expression des choses de la vie. Le côté railleur, on le trouve aussi chez Moulinié dans ''Souffrez, beaux yeux pleins de charme'' (1629), où en ces temps de querelles franco-espagnoles, une belle impertinente se gausse des manières plutôt rustiques d'un hidalgo ibère.

Quelques pièces instrumentales complètent le récit, comme le ''Lamento'' de Pierre Verdier (c.1627- c.1706), véritable madrigal instrumental, ou encore des pièces d'anonymes, jouées à ravir par les musiciens des Arts Flo. C'est que ce quintette, dont le magistral Thomas Dunford au théorbe, sous la houlette de Bill Christie, se fait une fête de ces morceaux. Comme bien sûr de l'écrin ménagé autour des airs. Quant au quintette vocal, on en connaît la haute qualité des performances par les précédents volumes, laquelle souvent confine à l'archéologie musicale car il faut retrouver et recréer les intonations de l'époque. Mais à l'école de Christie, on ne barguigne pas avec la référence historiquement informée. Chez Emmanuelle de Negri, Anna Reinhold, Cyril Auvity, Marc Mauillon et Lisandro Abadie la justesse de ton rejoint les qualités vocales intrinsèques, sans parler d'un art amusant de s'exprimer en vieux français.

L'enregistrement, dans l'atmosphère feutrée de la Galerie dorée de la Banque de France, distille l'intimisme que requièrent ces pièces. Immédiateté comme équilibre parfait entre voix et instruments distinguent ce disque.

Texte de Jean-Pierre Robert 

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Mots-clés: William Christie, Les Arts Florissants, Marc Mauillon, Anna Reinhold, Claude Le Jeune, Étienne Moulinié, Pierre Guédron, Antoine Boesset, Pierre Verdier, Emmanuelle de Negri, Cyril Auvity, Lisandro Abadie, Tami Troman, Emmanuel Resche, Simon Heyerick, Myriam Rignol, Thomas Dunford