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  • Jean-Pierre Robert
  • Musique

DVD d'Opéra : Elektra au Festival de Salzbourg

Strauss Elektra

Voici la captation de l'Elektra de Richard Strauss dans la production donnée au Festival de Salzbourg à l'été 2020, un des rares opéras présentés en raison de la crise sanitaire. Et une réalisation en tous points exceptionnelle d'une œuvre réputée difficile à représenter. C'est que la mise en scène en décortique la trame au plus profond et qu'a été réunie une distribution exemplaire dirigée par un des meilleurs chefs straussiens du moment. Le DVD porte haut la force inouïe de ce spectacle, autre grande réussite du festival autrichien. Indispensable.

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Il est peu de récits aussi intenses à l'opéra que celui d'Elektra. Tout metteur en scène est ici confronté à la dramaturgie de l'excès. Krzysztof Warlikowski s'en empare à son tour avec son art d'habiter un texte et de proposer un concept théâtral total. Et de le montrer par une direction d'acteurs millimétrée, pensée dans le moindre détail des attitudes et jusque dans les regards, ce que la captation filmique rend plus pointu encore par des gros plans d'un impact inouï. Il s'attache à un travail minutieux et perspicace sur les interactions entre les trois personnages féminins et la force souvent tellurique de leurs confrontations. Ainsi de l'échange entre Elektra et Chrysothémis, la jeune sœur qui aspire à fuir la tragédie qui enserre le destin familial. Puis de celui opposant Elektra et Clytemnestre, cette dernière essayant de dépasser, pour un temps, le mur de haine qui la sépare de cette fille esseulée qu'elle a voulu bannir et auprès de laquelle elle vient prendre conseil. Celui enfin d'Elektra avec Oreste, lors de cet instant bouleversant des retrouvailles, qui paradoxalement ne donnera lieu qu'à une effusion retenue. Warlikowski livre une étude psychologique poussant chaque caractère dans ses ultimes retranchements, mu par une force intérieure et non par un réalisme de façade. Loin d'une ambiance hystérique, la régie installe une inexorable tension croissante qui n'élude pas les moments de tendresse. Il replace aussi la trame dans un espace mental plus large qui voit représenter le fantôme d'Agamemnon. Et utilise le vaste espace physique du plateau de la Felsenreitschule pour différencier les lieux de l'action, aux abords et dans le palais du feu roi.

Ce qui ne va pas sans quelques prises de libertés avec les didascalies. Mais le régisseur sait habilement retomber sur ses pieds. Ainsi introduit-il la tragédie avant que la musique ne commence, par une scène parlée qui voit une Clytemnestre hallucinée se remémorer le meurtre de son époux Agamemnon, mais refuser de se le voir imputer. Plus audacieuse, la pulsion sanguinaire dont il fait s'emparer finalement Chrysothémis qui ici tue son beau-père Aegisth ; ce en contradiction avec le refus opposé plus tôt à sa sœur Elektra de l'aider dans ses funestes projets. Certes, le texte ne dit rien explicitement sur qui commet le second meurtre, mais il est évident qu'Oreste en est l'auteur. Nul doute que ce trait final ait pour dessein de donner plus d'épaisseur à un rôle de femme ''normale'', pas si faible qu'il n'y paraît. Et plus généralement de conférer un poids dramaturgique égal aux trois personnages féminins. Car, selon Warlikowski, « ici, personne ne domine les autres ». Enfin, pertinente l'emphase portée sur le dérèglement mental qui s'empare simultanément, à la fin de l'opéra, d'Oreste et d'Elektra. Oreste, dont le sort est d'être désormais sacrifié aux Erinnyes vengeresses au point d'en perdre la raison, quitte le plateau durant les ultimes convulsions de la musique, pour errer en contrebas devant la fosse d'orchestre, tel un automate. Tandis que la danse frénétique finale d'Elektra, complètement statique, traduit l'exacerbation ultime d'un délire suggéré dès le début, et est alors visualisée par une ronde effrénée de mouches recouvrant le fond de scène et se substituant à l'image du sang.

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Plan d'ensemble ©SF/Bernd Uhlig

L'environnement décoratif participe de l'impact dramatique. On rejoint ici d'autres composantes essentielles de la mise en scène, où la symbolique tient une part déterminante. Celui du sang bien sûr, manifestation presque normale d'un univers rongé par le meurtre, et ce par le médium d'éclairages écarlates. Mais aussi – et peut-être surtout - celui de son contraire : l'eau, jaillissant d'une rangée de pommeaux de douche ou enfermée dans une vaste étendue au sol en forme de piscine. Une eau purificatrice dans laquelle tous viennent plonger les mains : Elektra dès sa première apparition, le fantôme d'Agamemnon traversant cette vasque, Clytemnestre aussi, et plus tard Oreste dès son retour et avant qu'il rencontre quiconque. L'omniprésence de cet élément, ne serait-ce que par le scintillement de ses reflets, contribue aussi à l'esthétisme du spectacle. Qui loin de se borner à un univers de noirceur, comme souvent, offre un achalandage de couleurs d'une beauté spectrale, qu'on retrouve encore dans les costumes et cet autre élément de décor qu'est une immense construction translucide censée représenter le palais, se parant elle-même de teintes rougeâtres ou violacées.          

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Aušrinė Stundytė (Elektra) & Tanja Ariane Baumgartner (Ktytämestra) ©SF/Bernd Uhlig

La réussite théâtrale se double d'un achèvement musical comme il en est peu. Franz Welser-Möst que n'effraie nullement le gigantisme de cette partition, en tire une coulée lumineuse, nourrie aussi de traits chambristes. Il dispose avec les Wiener Philharmoniker de la plus idéale des phalanges, qui se surpasse en termes d'engagement et de chatoiement de couleurs. Et on se prend à redécouvrir des transitions insoupçonnées, des accélérations fulgurantes ou des contractions révélatrices. Évitant l'écueil d'un jet uniformément massif, mu par la volonté de ne pas déverser une énergie envahissante, Welser-Möst mise sur la différenciation instrumentale et la nouveauté qu'elle révèle à plus d'un endroit, comme lors du monologue de Clytemnestre et ses hardiesses proches de l'atonalité. On réalise que l'orchestration straussienne n'est pas si boursouflée qu'on le dit, et que, malgré quelques paroxysmes à la limite du martèlement, notamment dans la scène d'hystérie finale, il y a le plus souvent matière à tout un dégradé de nuances. À cet égard, le chef ravale le lyrisme peut-être emphatique de la scène de la reconnaissance à de plus justes proportions, rejoignant en cela l'économie de moyens de la mise en scène à cet instant. Pareille conduite orchestrale est pur bonheur pour les chanteurs.

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Derek Welton (Orest) & Elektra ©SF/Bernd Uhlig

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Quelle distribution de rêve en effet ! Pour ce qui est des trois personnages féminins en particulier. On n'a pas approché depuis longtemps d'aussi complète Elektra que celle proposée par Aušrinė Stundytė : voix inextinguible, développée dans le medium du soprano dramatique, quoiqu’un peu moins dans le registre grave, réserve de puissance évitant toute tentation de devoir hurler le texte, art de la nuance pianissimo, jusqu'à caresser les mots. Voilà une jeune femme et ses fragilités, mue par la rumination d'un amour exclusif, celui du père, et du nécessaire sacrifice d'une mère assassine, souhaité jusqu'à l'idée fixe, comme du meurtre d'un beau-père enfin, pour assurer à la vengeance sa totale complétude. Un personnage qui dès le début porte les stigmates de la démence finale. La Chrysothémis d'Asmik Grigorian n'est pas effacée, voire larmoyante, comme souvent, et ses interventions sont marquées au coin de la sincérité de la femme qui aspire à une vie normale, parce qu'elle ne porte pas sur elle le poids du passé comme sa sœur aînée. Le soprano large et inextinguible, comme le fut en ce même lieu son inoubliable Salomé, dont le DVD restitue la grandeur, se mesure aisément à celui de sa collègue. Tanja Ariane Baumgartner complète un formidable trio féminin. De cette Clytemnestre émane une personnalité torturée, d'une formidable autorité, illustrée dans une tonalité théâtrale que souligne son apparence hors norme (vêtement, bijoux, coiffure). Le monologue au cours duquel la reine décrit à sa fille faussement étonnée ses nuits d'épouvante, s'il flirte avec l'exagération, n'y succombe pas toutefois. Derek Welton est un Oreste tout aussi intense qui apparaît dans son innocence, mais vite happé par la machine infernale ourdie par Elektra, entraîné inexorablement dans le cataclysme. La noblesse du baryton dans ses premières paroles apporte soudain comme un répit dans cet univers d'hypertension vocale. Enfin Michael Laurenz incarne un ambivalent Aegisth vis-à-vis de son intrigante belle-fille. Les servantes forment un groupe cohérent, minutieusement travaillé par Warlikowski.

Outre les suggestifs plans rapprochés déjà cités, le film restitue la puissance de la régie et son absence du moindre temps mort. La beauté aussi d'un spectacle que son éventail de couleurs rend si fascinant. Comme l'est encore la manière dont la caméra s'approprie la vastitude du plateau de la Felsenreitschule, utilisée non seulement pour multiplier les lieux de l'action mais encore pour lui conférer sa pleine respiration. La captation sonore restitue tout autant la spécificité acoustique de cette salle unique où scène et auditoire sont quasiment d'un seul tenant, du fait de l'absence de cadre de scène.

Texte de Jean-Pierre Robert

  • Richard Strauss : Elektra. Tragédie en un acte. Livret de Hugo von Hofmannsthal, d'après Electre de Sophocle
  • Aušrinė Stundytė (Elektra), Asmik Grigorian (Chrysothémis), Tanja Ariane Baumgartner (Klytämnestra), Derek Welton (Orest), Michael Laurenz (Aegisth), Tilmann Rönnebeck (Le précepteur d'Oreste), Verity Wingate (La porteuse de traîne), Valeriia Savinskaia (La confidente), Matthäus Schmidlechner (Un jeune serviteur), Jens Larsen (Un vieux serviteur), Sonja Šarić (La surveillante)
  • Bonita Hyman, Katie Coventry, Deniz Uzun, Sinéad Campbell-Wallace, Natalia Tanasii (cinq servantes), Erika Julianna Hathászi, Wilma Maller, Kaya Maria Last, Jozefina Monarcha, Zsuzanna Zsabó, Gabriella Bessenyei (six servantes)
  • Konzertvereinigung Wiener Staatsopernchor, Ernst Raffelsberger, chef de chœur
  • Wiener Philharmoniker, dir. Franz Welser-Möst
  • Mise en scène : Krzysztof Warlikowski
  • Décors et costumes : Małgorzata Szczęśniak
  • Éclairages : Felice Ross
  • Video designer : Kamil Polak
  • Chorégraphie : Claude Bardouil
  • Conseiller dramatique : Christian Longchamp
  • Enregistré live à la Felsenreitschule, Festival de Salzbourg 2020
  • Video director : Myriam Hoyer
  • Audio producer : Raimund Langner
  • 1 DVD Unitel Editions / C major : 804308 (Distribution : Distrart Music)
  • Durée du DVD : 1 h 59 min
  • Note technique : etoile rougeetoile rougeetoile rougeetoile rougeetoile rouge (5/5) 

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