PUBLICITÉ
  • Jean-Pierre Robert
  • Musique

CD : Gidon Kremer joue les sonates pour violon seul de Mieczyslaw Weinberg

Gidon KremerWeinberg

La place dans la musique du XXème siècle de celle du compositeur d'origine polonaise Mieczyslaw Weinberg ne cesse d'être réévaluée. Ce CD présente ses trois Sonates pour violon seul, où plane l'ombre de JS. Bach et de ses Sonates et Partitas pour violon seul. Car comme d'autres musiciens du XXème siècle, Weinberg s'inscrit dans ce fabuleux héritage. Gidon Kremer, sans doute le meilleur défenseur de cette musique, et de manière encore plus évidente avec son propre instrument, s'empare de cette trilogie dont il assume le formidable challenge technique. Il nous l'offre pour son 75ème anniversaire.

Combien de compositeurs ont-ils tenté de se confronter à l'Everest que constituent les Six sonates et Partitas pour violon seul de JS Bach ? Pour ne citer que les plus récents : Max Reger et sa dizaine de sonates pour violon seul, Eugène Ysaÿe et ses six sonates, Béla Bartók et son ultime sonate de 1944. Weinberg est de ceux-là et s'inscrit dans cette littérature pour y occuper une place éminente. Il était fasciné par la Chaconne de la Partita N°2 du Cantor, au point d'en faire le centre stratégique de ses trois sonates qu'il compose entre 1964 et 1979. Si elles ne constituent pas un corpus d'un seul tenant du fait de l'étalement dans le temps de leur composition, du moins révèlent-elles une cohérence de vision, celle de l'expression d'une solitude en même temps que de l'aspiration vers une sorte d'absolu métaphysique. Le musicien, contemporain de Chostakovitch qui fit beaucoup pour la propagation de son œuvre, pâtit longtemps de l'isolement dans un pays, la Russie de Staline, où il s'installa, contraint de fuir sa Pologne natale suite à l'invasion de celle-ci par les troupes allemandes. Parmi un corpus significatif de sonates pour instruments solo, d'alto, de violoncelle, ces sonates de violon reflètent la profonde originalité de son style : un langage radical dans son expressivité, singulièrement quant au maniement du contrepoint, associé à une rare maîtrise de la technique violonistique au travers d'harmonies inhabituelles et d'un débit souvent rien moins que propulsif, dispensant de fascinantes sonorités. C'est peu dire que ces œuvres offrent leur lot de prouesses techniques.

LA SUITE APRÈS LA PUB

Cela est évident dans la Sonate N°1 pour violon seul op.82 dont la radicalité d'écriture frappe dès le premier mouvement, usant de toutes sortes de modes, écarts de registres vertigineux, jeu en doubles cordes, fréquents ricochets, pizzicatos rageurs, associés à la manière souvent anguleuse du discours, notamment dans le fortissimo. Ce qu'on retrouve au finale Presto, bardé de traits d'une incroyable difficulté dans sa progression irrésistible. Les trois mouvements centraux de ce qui est une construction en arche, offrent un Andante au lyrisme ''moderniste'' où plane le souvenir de la Chaconne de Bach, un Allegretto d'un caractère presque chantant, intime aussi, flattant le registre suraigu et usant de pizzicatos répétés, et un Lento déclamatoire, alternance de traits hachés et d'instants d'apparente douceur. La Sonate pour violon seul N°2 op.95, de 1967, a comme la précédente, été dédiée au violoniste virtuose russe Mikhail Fikhtengolts. C'est la plus courte et en apparence la plus abordable. Elle est conçue en sept mouvements, de plus en plus développés, quoique chacun ne dépassant pas une à trois minutes. Les trois premiers sont plutôt rapides (''Monody'', ''Rests'', ''Intervals''), les trois suivants (''Replies'', ''Accompaniment'', ''Invocation'') plus calmes et intenses, en particulier dans le registre grave du violon, quoique traversés de pizzicatos sonores mais aussi de longues phrases dans le registre ppp. L'ultime (''Syncopes'') retrouve la véhémence du début de l’œuvre. 

Gidon Kremer
Gidon Kremer ©DR

Plus tardive, puisque achevée en 1979, la Sonate N°3 pour violon seul op.126, dédiée ''à son père'' renoue avec l'univers véhément de la première. D'un seul tenant, elle se compose en fait de sept parties enchaînées. Gidon Kremer en livre une analyse détaillée présentant une sorte de programme sous-jacent. : ''Portrait du père'', caractérisé par une « agitation rythmique répétitive », ''Portrait de la mère'', « chant lyrique intime dans le haut du registre », ''Autoportrait du compositeur'', « chant staccato avec des explosions aléatoires occasionnelles », ''Cadence traditionnelle'' « favorisant le jeu en double corde », ''Fuite, saccage'', « aux lignes rageuses », ''Souvenir de solitude'', « moment de contemplation », et enfin ''Danse fantastique/Dialogue avec l’Éternité'', « sonorités sombres dépourvues d'accentuation rythmique continue ». Là aussi longues tenues, accords sauvages, arpèges audacieux, voisinent avec trilles rageurs et pizzicatos martelés. Comme écarts dynamiques extrêmes côtoient harmonies grinçantes et rapidité souvent affolante du débit. 

Est-il aujourd'hui meilleur interprète de ces sonates que Gidon Kremer ? La performance est à la hauteur de l'enjeu. On reste confondu devant l'énergie, la somme de puissance mais aussi d'engagement que révèlent ces interprétations. Au-delà du tour de force technique, l'appropriation du matériau est telle pourtant que la musique en devient presque aisée à l'écoute malgré son lot de dureté parfois, et qu'on se laisse entraîner dans ce flot, en abandonnant vite tout sentiment d'effort devant quelque chose qui serait rébarbatif. Pour le citer « mes remerciements vont (aussi) à mon violon Nicolò Amati (1641) qui a permis de donner grands suspense et versatilité aux notes entendues par Weinberg et mises en son par le violon et moi-même ».  

Les enregistrements quoique effectués à des dates et dans des lieux différents (live au Festival de Lockenhaus en 2013 pour la Sonate N°3, studio en Lituanie en 2019 pour les deux autres) sont d'une étonnante cohérence quant au relief de l'instrument.

Texte de Jean-Pierre Robert 

LA SUITE APRÈS LA PUB

Plus d’infos

  • Mieczyslaw Weinberg : Sonate N°1 pour violon seul op.82. Sonate N°2 op.95. Sonate N°3 op.126
  • Gidon Kremer, violon
  • 1 CD ECM New series : 485 6943 (Distribution : Universal Music)
  • Durée du CD : 65 min 32 s
  • Note technique : etoile verteetoile verteetoile verteetoile verteetoile verte (5/5)

CD disponible sur Amazon


Autres articles pouvant vous intéresser sur ON-mag et le reste du web



Princeton Audio, Gidon Kremer, Mieczyslaw Weinberg

PUBLICITÉ

Abonnez-vous à notre newsletter

 

ON-mag fait partie de Coopetic Medias SIC-SA à capital variable, immatriculée au RC Paris, n° 80457246900018
Informations légales, contacts, rédaction, publicité, cookies, signaler un abus