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  • Jean-Pierre Robert
  • Musique

CD : Lucio Silla ou le bonheur partagé

Mozart Lucio Silla

Peu honoré au disque, l'opéra de jeunesse de Mozart Lucio Silla nous est proposé dans une version sur instruments d'époque que Laurence Equilbey pare d'un dynamisme et de nuances insoupçonnés. Son autre originalité est qu'au sein d'une équipe de jeunes chanteurs rompus à un style combien exigeant, le rôle clé de Cecilio, dévolu à l'origine à un castrat, est confié pour la première fois à un contre-ténor. 

Troisième opéra commandé à Mozart pour le Teatro ducale de Milano, après l'opera seria Mitridate et la ''Sérénade théâtrale'' Ascanio in Alba, le dramma per musica Lucio Silla y est créé en 1772. Écrire pour Milan signifiait pour le jeune musicien de 16 ans faire usage d'une imposante veine vocale. Et il n'en fera pas mystère pour défendre et illustrer cette histoire romaine du dictateur Silla, épris de Giunia, la fille de son ennemi Marius, secrètement fiancée à Cecilio, partisan de celui-ci, et habilement proscrit par le despote. Pour avoir conspiré à la ruine du dictateur, ledit Cecilio sera condamné à mort, mais Giunia dénoncera les agissements de Silla. Un providentiel lieto fine permettra de louer la clémence du potentat. Et ce faisant de satisfaire au thème de la miséricorde des grands au temps du despotisme éclairé. Le génie de cette pièce est de rafraîchir la forme de l'opera seria. Tout en se coulant en apparence dans ses canons, Mozart les fait éclater. Il agrémente la trame de duettos, d'un terzetto et d'ensembles fournis, tout en donnant au chœur son importance. Il expérimente aussi une nouvelle façon de traiter les arias, munies ici de longues introductions symphoniques, et abandonne le traditionnel schéma de l'air précédé du récitatif secco, au profit de récitatifs accompagnés. Ainsi fait-il voler en éclat l'aria da capo en l'agrémentant de manière innovante, ou en abandonnant même la reprise dans certains cas. Un pas est franchi : la virtuosité vocale se fait chantre de l'expression dramatique. Ainsi cette œuvre marque-t-elle la naissance de Mozart dramaturge.

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Avec un parfait naturel, une équipe de jeunes chanteurs bâtit une interprétation vraiment libérée. Pour défendre 5 caractères distribués à l'origine à un castrat (Cecilio), un ténor (Lucio Silla) et trois sopranos (Giunia, Celia et Lucio Cinna). Il faut dire que Laurence Equilbey fait chanter toutes les ornementations, souvent longues et détaillées qui loin d'être improvisées, sont totalement écrites de la main de Mozart. Le coup de génie est d'avoir confié le rôle de Cecilio, écrit par Mozart pour le castrat Venanzio Rauzzini, à un contre-ténor, et non à une mezzo-soprano comme souvent. On pense à Cecilia Bartoli dans l'enregistrement de Nikolaus Harnoncourt (Teldec/1990) ou à Marianne Crebassa dans la production scénique de la Semaine Mozart de Salzbourg 2013, dirigée par Minkowski. L'attribuer à un chanteur le rend dès lors totalement crédible, ce qui n'est pas toujours le cas avec un travesti. Franco Fagioli est tout bonnement prodigieux : beauté du timbre de soprano sombre avec des reflets de bronze, ou au contraire d'une lumineuse clarté jusque dans des vocalises aiguës à faire pâlir bien de ses consœurs ; intensité du récit et noblesse dans l'expression empreinte d'un souffle intarissable et de nuances infinies dans la cadence des airs et leurs ornementations, où l'extrême aigu jongle avec le grave (''Pupille amate''/Yeux aimés, acte III scène 4). Ce qui est peut-être encore plus en évidence dans les récitatifs accompagnés, tel ''Morte, morte fatal'' (acte I/scène 7) où après une introduction orchestrale dense, est installé un climat tragique, annonçant les œuvres de la maturité. Puissance enfin dans les airs de bravoure à perdre haleine (''Cecilio, a che t'arresti'' II/1). Une composition tout aussi hautement pensée que chantée. 

Dans la partie de Giunia, femme fière et résolue, promise à Cecilio, convoitée par Lucio Silla, et dont l'écriture extrêmement riche préfigure celle de Donna Anna, Olga Pudova offre une prestation d'une richesse inextinguible. L'assurance et la qualité souveraine du spectre vocal, jusqu'aux vocalises les plus aventureuses, contribuent à un portrait achevé. Ainsi de l'air tendu ''Vanne T'affreta''/Pense à la vengeance (II/5) avec cadence très ornée à la fin, ou plus loin du recitativo accompagnato & aria de l'acte III/5, introduit par un magique concertino de bois, et requérant la plus extrême agilité. Le duetto avec Cecilio qui clôt le Ier acte et plus tard celui du déchirement de la séparation (III/4) sont des moments magiques. L'autre couple, mais non secondaire, de Lucio Cinna et de Celia, qui forme un habile contrepoint aux prime uomo et dama, est tout aussi expert dans l'art de la vocalise. Ainsi de Chiara Skerath, Cinna, de son soprano central, confronté là aussi à des vocalises acrobatiques. Et de Ilse Eerens, Celia, qui de son soprano plus clair, défend les passages de trilles requérant vivacité et couleurs. Enfin le ténor Alessandro Liberatore campe avec aplomb le rôle-titre, vocalement moins gratifié que ceux de Cecilio ou de Giunia, quoique impressionnant dans la contribution aux ensembles concertants finaux des 2ème et 3ème actes. Se mesurant à un Peter Schreier et son style immaculé dans la version Harnoncourt, il ne démérite pas. 

La réussite musicale revient encore à la direction de Laurence Equilbey et à la verve de son Insula Orchestra. Comparé à d'autres formations jouant sur instruments anciens, celui-ci occupe désormais une place enviable : une sonorité cultivée et intense, mise en valeur par la volonté de préserver l'ambivalence de cette partition, entre respect de la tradition et modernité, à l'aune des effets harmoniques inhabituels dont Mozart l'émaille. Telle accélération imperceptible du tempo, qui libère le mouvement intérieur, le soin apporté à la ligne des vents, la manière de sertir le chant, n'en sont que des exemples. Qu'on mesure à la passion de la cheffe et de ses musiciens ressentie à chaque phrase. On notera que les récits ont été réduits au maximum, pour ne pas lasser l'auditeur, dit-on, qui est pourtant privé d'une petite demi-heure de musique.

L'enregistrement live à la Seine Musicale est une réussite. Il offre une image sonore naturelle et immédiate, ménageant une excellente balance voix-orchestre, outre une discrète mise en espace.

Texte de Jean-Pierre Robert    

Plus d’infos

  • Wolfgang Amadeus Mozart : Lucio Silla. Dramma per musica en trois actes K 135. Livret de Giovanni de Gamerra
  • Franco Fagioli (Cecilio), Olga Pudova (Giunia), Chiara Skerath (Lucio Cinna), Ilse Eerens (Celia), Alessandro Liberatore (Lucio Silla)
  • Le Jeune Chœur de Paris, Richard Wilberforce, chef de chœur
  • Benoît Hartoin, chef de chant
  • Rita de Letteriis, coach linguistique
  • Insula Orchestra, dir. Laurence Equilbey
  • 2 CDs Erato: 0190296377341 (Distribution : Warner Classics)
  • Durée des CDs : 64 min 11 s + 62 min 32 s
  • Note technique : etoile bleueetoile bleueetoile bleueetoile bleueetoile bleue (5/5) 

CD disponible sur Amazon 

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