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  • Jean-Pierre Robert
  • Musique

CD : Bertrand Chamayou joue les Vingt Regards sur l'Enfant-Jésus

BertrandChamayou Messiaen

Nous voici à la troisième génération des pianistes interprètes de Messiaen. Après Yvonne Loriod, puis les Beroff, Muraro, Aimard, c'est au tour de Bertrand Chamayou. Pour qui « les Vingt Regards sur l'Enfant-Jésus sont un véritable monument du XXème siècle » et dit avoir découvert cette immense partition dès son plus jeune âge. Magnifique marque d'humilité que de ne l'aborder au disque, et en concert, qu'à celui de la maturité. Une œuvre où s'exprime « la surprenante modernité de Messiaen » (Claude Samuel) comme un irrésistible attrait du monumental. L'interprétation du pianiste français est un modèle de fidélité au texte comme de ferveur musicale.

Cette partition qu'il achève en 1944, est déjà un manifeste du piano de Messiaen. Par sa spécificité, son originalité à nulle autre pareille. Le compositeur a, dans un livre d'entretien avec Claude Samuel (''Permanences d'Olivier Messiaen Dialogues & commentaires'', Actes Sud, 1999) donné quelques clés de compréhension de ce qui caractérise son écriture. Elle est formée de « groupes d'accords donnant à la musique un aspect de pierreries, de chatoiement », surtout lorsque cela est combiné avec ce qu'il appelle « l'agrandissement asymétrique », ce phénomène d'élargissement, d'amplification du son, qu'on retrouve par ailleurs dans ses œuvres symphoniques. Il indique encore « l'usage simultané de l'extrême aigu et de l'extrême grave du piano » comme le recours au « canon rythmique » aux « sonorités en percussions » et « au rythme non rétrogradable » ou encore à « la combinaison de l'accelerando et du rallentando ». Et user de « traits en mouvements contraires, les deux mains arpégeant volontairement l'une contre l'autre ». S'y ajoutent les chants d'oiseaux, inspirations délicates, enjouées ou bavardes, consubstantiels à sa musique. Il insiste enfin sur le rôle du silence. Quelque chose de plus immanent surtout traverse cette fervente forme d'hommage à l'Enfant-Jésus : la spiritualité. Qui fait dire à Bertrand Chamayou : « qu'on croit ou non en un Dieu, le mysticisme, pour qui sait s'y abandonner, se niche dans l'observation de la nature, et peut se muer en un vertige étourdissant si l'on essaie de considérer l'univers qui nous entoure ». Une ferveur qui inonde le texte musical et doit présider à son exécution.

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Les vingt pièces qui composent le cycle ont été explicitées par Messiaen lui-même sous forme de ''Note de l'auteur'', reprise dans un autre livre d'entretiens, cette fois avec Antoine Goléa (''Rencontre avec Olivier Messiaen'', Slatkine, Genève, 1964). On empruntera à cette précieuse analyse. L’œuvre est une « contemplation de l'Enfant-Dieu de la crèche », par des ''Regards'' qui se posent sur lui, de Dieu le Père, du Fils, de l'Esprit de joie, de la Vierge... Elle est constituée de « pièces liées par 3 thèmes cycliques... le Thème de Dieu, un thème d'accords qui donne lieu à des fragmentations ou à des coagulations selon la méthode des alchimistes, et un Thème de l’Étoile et de la Croix ». Elle associe des ''Regards'' proprement dits – au nombre de 13 - et d'autres séquences portant des intitulés plus libres (''L’Échange'', ''Par Lui tout a été fait'', ''Première communion de la Vierge''...). Après un début dans le registre pp à ppp (I. ''Regard du Père''), les grands accords de ''Regard de l’Étoile'' (II.), ou les « gerbes de musique » de ''L’Échange'' (III.), viennent avec ''Regard de la Vierge'' (IV.) la douceur et la tendresse, où s'exprime « la pureté en musique ». Les chants d'oiseaux font leur apparition au ''Regard du Fils sur le Fils'' (V.). ''Par lui tout a été fait'' (VI.) est une fugue nantie d'ostinatos rageurs, exigeant une poigne inouïe, jusqu'à une fin d'accords martelés. Les oiseaux, on les retrouve au ''Regard des hauteurs'' (VIII.), car ces chanteurs se penchent sur la crèche depuis le ciel. ''Regard de l'Esprit de joie'' (X.) est une « danse véhémente », s'inspirant du plain-chant, une pièce que Messiaen considérait lui-même comme « délirante ». ''Regard des Anges'' (XIV.) est tout flamboiement par ses sonorités en percussions mêlées de chants d'oiseaux, pour illustrer « la stupeur des anges ». À la séquence ''Le Baiser de l'Enfant-Jésus'' (XV.), la musique se fait berceuse et soliloque dans des volutes de notes d'extrême aigu, débouchant sur une lumière comme aveuglante. Le très ouvragé ''Regard du silence'' (XVII.) offre à ses dernières pages une « musique multicolore et impalpable, en confetti, en pierreries légères, en reflets entrechoqués ». Du ''Regard de l'Onction terrible'' émane une majesté effrayante pour l'homme face au divin. ''Je dors, mais mon cœur est éveillé'' (XIX.) est « poème d'amour, dialogue d'amour mystique », un instant d'immense douceur. ''Regard de l’Église d'amour'' clôt le cycle, là où le développement précède l'exposition, une démarche audacieuse. C'est un résumé de l’œuvre dans toute sa complexité et des procédés qui y ont été développés, une conclusion glorieuse aussi, jusqu'à l'incandescence sonore, à l'image de ce qu'on a pu appeler « une vaste et puissante cathédrale » (Antoine Goléa). 

Olivier Messiaen Yvonne Loriod
Olivier Messiaen et Yvonne Loriod, créatrice des Vingt Regards sur l'Enfant-Jésus ©DR

Bertrand Chamayou joue ces pièces en y mettant tout son cœur, son intelligence et bien sûr sa formidable technique, que ce soit dans la puissance (nos VI, X, XIV, XVIII) comme dans l'infiniment doux (nos IV, XV, XIX). D'où naît cette ineffable émotion et ce sentiment que la complexité est peu à peu évacuée, comme dépassée, eu égard à une forme d'équilibre entre foisonnement et discrétion, jaillissement et accalmie, presque une sorte d'évidence. « Il en résulte un sentiment de grâce et de puissance, dont la force semble tout anéantir sur son passage », remarque-t-il. Son Steinway D sonne grandiose dans tous les registres par une judicieuse utilisation de la pédale de forte.

Il fait précéder et conclut cet Everest par quelques pièces composées en hommage à Messiaen. En guise d'introduction et de post-scriptum. On y entend d'abord trois pièces écrites en 1992, peu après la disparition du maître : ''Rain Tree Sketch II'' de Takemitsu, musique douloureuse, ''Live Ear Emission !'' d'Anthony Cheung (*1982), pièce vive, et ''Cloches d'adieu, et un sourire...'' de Tristan Murail (*1947), un des élèves de Messiaen, parée de sonorités cristallines. Viennent, après les Vingt Regards, un court morceau de Kurtág ''...humble regard sur Olivier Messiaen...'' (1993), aussi bref qu'émouvant et enfin de Jonathan Harvey (1939-2012), ''Tombeau de Messiaen for piano and digital audio tape'' (1994), musique « apocalyptique », selon Chamayou, où la superposition du piano live et de la bande offre des sons pour le moins curieux, mais où l'on retrouve le fameux rapprochement simultané, si cher au grand musicien français, des registres grave et aigu du piano. On peut s'interroger sur ces ajouts, pas indispensables à l'écoute de l’œuvre principale. En tout cas choisis avec doigté et le souci d'une offrande à l'illustre auteur pour le 30ème anniversaire de sa disparition.  

La prise de son à la MC2 de Grenoble prodigue une ambiance aérée et un son analytique. L'instrument, placé en position centrale et frontale (graves à gauche du spectre, aigus à droite), lorsque joué dans toute son intensité, sonne quasi orchestral : basses majestueuses et justement résonnantes, aigus extrêmes joliment percussifs, pour un environnement sonore saisissant.

Texte de Jean-Pierre Robert 

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Plus d’infos

  • Olivier Messiaen : Vingt Regards sur l'Enfant-Jésus
  • Hommages à Messiaen par Anthony Cheung (Live East Emission!), Tōru Takemitsu (Rain Tree Sketch II), Tristan Murail (Cloches d'adieu, un sourire...), György Kurtág (...humble regard sur Olivier Messiaen...), Jonathan Harvey (Tombeau de Messiaen for piano and digital audio tape)
  • Bertrand Chamayou, piano
  • 2 CDs Erato : 0190296196669 (Distribution : Warner classics)
  • Durée des CDs : 66 min 16 s + 75 min 41 s
  • Note technique : etoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orange (5/5)

CD disponible sur Amazon


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