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  • Jean-Pierre Robert
  • Musique

CD : une trilogie Stravinsky

Stravinsky Ballets LSO

La gageure, le challenge aussi, de réunir les trois ballets emblématiques de Stravinsky en un seul concert, Simon Rattle les a tenus lors des soirées inaugurales de son mandat de Music director du LSO en septembre 2017. Ces disques en sont le reflet. Des œuvres que trois ans séparent, créées à chaque fois à Paris, si différentes pourtant. Magistralement jouées par un orchestre virtuose, galvanisé par son nouveau patron.

L'Oiseau de feu, créé en 1910 à l'Opéra Garnier, dans le cadre des Ballets russes, reste dans l'influence du Groupe de Cinq, de Rimski-Korsakov en particulier quant à la magnificence de l'orchestration. Mais c'est pourtant « une œuvre d'aboutissement sur le plan mélodique, harmonique, thématique », souligne André Boucourechliev (in ''Igor Stravinsky'', Fayard). L'interprétation de Simon Rattle se nourrit bien sûr des oppositions entre chromatisme, celui de l'univers maléfique de Kastchei, et diatonisme, celui du monde lumineux de l'Oiseau. Elle contraste fortement la dynamique, depuis des pianissimos impalpables, tels ceux des premières mesures de l'Introduction, jusqu'à des ffff comme on les trouve dans diverses séquences, telle ''La capture de l'oiseau de feu par Ivan Tsarévitch''. Pour autant Rattle ne cherche pas l'effet virtuose, qualificatif auquel les musiciens du LSO pourraient prétendre. Il privilégie une approche à la fois quelque peu théâtralisée, renforçant l'impact dramatique de plus d'un épisode, et creuse des oppositions comme l'entraîne inéluctablement une exécution de concert. Ce qui passe par le détachement, au moyen de silences, de certains d'entre eux, comme lors de l'épisode VIII. D'une palette magistrale de couleurs, on citera la fin de la séquence de ''Ronde des princesses'', juste avant ''le lever du jour'', un moment vraiment magique par la conjugaison d'un pianissimo et d'un ralentendo créant une sorte d'effet d'attente. Certes, comme souvent, Rattle use de ralentissements, comme au début de ce même moment de la ''Ronde'', jusqu'à la tentation de l’alanguissement. Par effet de contraire, un passage comme la ''Danse infernale de tous les sujets de Kastchei'' voit-il une battue extrêmement articulée et ses accords clusters assénés, nantis alors d'accélérations impressionnantes, de plus en plus syncopées au fur et à mesure qu'on approche de la fin, boulée, en une sorte de sabbat. L'apparition lumineuse - et attendue - de la ''Berceuse'' n'en est que plus saisissante. Prise très lente et là encore un peu léthargique, la séquence varie savamment les ambiances : sombres couleurs de ''réveil de Kastchei'' et sa musique criarde, bel effet de ''profondes ténèbres'', d'un pppp d'où émerge le cor luminescent marquant les prémisses du Second et dernier tableau du ballet. L'embrasement de l'orchestre avec coups de timbales marqués et cuivres rutilants mène à un final grandiose de ses accords répétés dont l'agencement est savamment dosé jusqu'à la détonation finale.

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Tout autre climat avec Petrouchka. Qui vit le jour à Paris en 1911, au Théâtre du Châtelet, sous la direction de Pierre Monteux. Peut-être plus que dans le précédent ballet, peut-on constater ici « le miraculeux équilibre entre le ''figuratif'' et l' ''abstrait'' », note Boucourechliev. Là où « le narratif, vu à travers la seule musique, est un surcroît ». Dans cette succession d'images, de tableaux comme des « collages », Stravinsky nous offre « une œuvre de rupture, et d'une option radicale prise sur l'avenir » (ibid.). Des trois ballets, Petrouchka occupe donc la place d’œuvre pivot. Rattle le sait bien qui signe là une exécution d'un étonnant tonus et d'un équilibre frôlant l'idéal. Par l'art du rythme d'abord, magnifiant ceux empruntés à la musique populaire. Ainsi des bigarrures de la foule de ''Fête populaire de la semaine grasse'', bardée de son refrain ''elle avait une jamb' de bois''. Ou des diverses danses émaillant le quatrième tableau, si différentes dans l'esprit, quoique procédant d'un même concept, celui de créer des atmosphères bien différentiées, jusqu'à provoquer le choc, par exemple par un mécanisme de répétition enivrante. À cet égard, l'épisode ''Les déguisés'' pousse le geste à fond, comme en matière de traitement des variations d'une même idée, pour mieux en revenir au thème d'origine. Par le sens du timbre ensuite, que son orchestre ménage avec gourmandise par ses interprètes inouïs : mystère et combinaison de solitude et de souffrance du personnage titre de ''Chez Petrouchka'', ou atmosphère effrayante et presque angoissante de ''Chez le Maure'', qu'on retrouve dans ''Danse de la Ballerine'', avec trompette et caisse claire. La ''Valse de la Ballerine et du Maure'' est un modèle de grotesque en musique. À l'ultime morceau, ''Mort de Petrouchka'', Rattle installe un climat comme raréfié, porteur à la fois de tristesse et d'infinie poésie quant au tragique destin du pantin. Partout aura-t-il aussi montré le naturel des transitions à l'intérieur de cette singulière œuvre collage et marqué d'une superbe empreinte la netteté des contours de ses vignettes colorées.

Vient Le Sacre du Printemps, créé avec le scandale que l'on sait le 29 mai 1913 au Théâtre des Champs-Élysées par Monteux. Nouvelle œuvre de rupture, pourtant sans lendemain, le Sacre marque son auditeur d'une singulière empreinte et on ne sort pas indemne de son exécution, notamment au concert. Celle que propose Simon Rattle est sur le versant éruptif dans son énergie mécaniste, en bref l'« explosion du Sacre » dont parle Monteux dans une lettre au musicien au lendemain d'une répétition. Là encore le chef favorise une rythmique implacable (Ière Parie : ''Danses des adolescentes''), souvent poussée à des limites proches de la sauvagerie (''Jeu des cités rivales'', d'une rare plénitude, d'où émergent des cuivres gras et pétulants). La pulsation du rythme est irrépressible (''Danse de la terre'' au climat dantesque, sorte de rouleau compresseur, avec une accélération en lame de rasoir). Le déferlement peut s'avérer torrentiel (IIème Partie ''Cercles mystérieux des adolescentes'', sauvage à souhait dans sa battue implacable) et prendre la manière d'un battement éruptif, comme à la ''Danse sacrale'' qui clôt l’œuvre, déchaînant des forces insoupçonnées dans le fameux déhanchement, ses appels de trompette et ses clusters de percussions, pour surajouter en stridences inouïes. Le passage d'une séquence à l'autre creuse plutôt les césures abruptes, ce mécanisme de rupture sur lequel est bâtie l’œuvre. Ainsi dans la Ière Partie ''Rondes printanières'', menées d'abord gentiment, qui s'enflent démesurément dans l'enveloppe des cuivres, mais qui savent se faire si douces, presque discrètes, en comparaison du reste. Tout cela s'accompagne d'écarts extrêmes dans la dynamique sonore : du plus calme (Introduction et son concertino des bois, bien animé, Introduction de la seconde partie, contrastée au maximum dans un pppp, apportant tout son relief à la section centrale plus incantatoire), au plus puissant, alors traduit dans une coulée sonore souvent incandescente qui ne cherche pas à arrondir les angles.

Il est fascinant de constater combien la concentration des musiciens ne faiblit pas d'une œuvre à l'autre, alors que chacune semble renchérir dans la difficulté. On ne mesure pas le tour de force que constitue le fait de les jouer à la suite lors d'un même concert. Rattle proclame que le « LSO est l'un des plus grands orchestres qui ait jamais existé pour jouer Stravinsky ». Au-delà de l'hyperbole de la formule, la réalité lui donne raison. C'est bien d'une formation virtuose qu'il s'agit, au sens propre, cultivant un son non brillant, de patine plutôt, qui sait être incisif (Le Sacre). Ainsi toute la ligne des bois offre-t-elle un fini instrumental et des couleurs chatoyantes inouïes (flûtes de Gareth Davies, Alex Jakeman, Julian Sperry, piccolo de Sharon Williams & Patricia Moynihan, hautbois d'Olivier Stankiewicz, Rosie Jenkins, clarinettes d'Andrew Marriner, Chris Richards, Chi-Yu Mo, bassons de Rachel Gough, Daniel Jemison). Comme il en est des cuivres (cor de Timothy Jones, Lawrence Davies, trombone de Peter Moore, trompette de David Elton) et des timbales (Nigel Thomas) & percussions (Neil Percy, David Jackson). Quant aux cordes, la cohésion du quatuor parachève un son clair, une fluidité du jeu à vrai dire idéale pour s'emparer de l'idiome stravinskien.

Les enregistrements live au Barbican Hall de Londres lui rendent pleinement justice : excellente différentiation des plans et des divers groupes d'instruments, sans spotlighting de tel ou tel dans la perspective générale, image sonore naturelle et bien centrée, avec percussions à gauche et cuivres à droite, tutti d'orchestre impressionnants et passages pianissimo parfaitement en cohérence.

Texte de Jean-Pierre Robert 

Plus d’infos

  • Igor Stravinsky : L'Oiseau de feu. Petrouchka. Le Sacre du printemps
  • London Symphony Orchestra, dir. Sir Simon Rattle
  • 2 CDs LSOlive : LSO5096 (Distribution :[Integral])
  • Durée des CDs : 47 min 23 s + 69 min 07 s
  • Note technique : etoile rougeetoile rougeetoile rougeetoile rougeetoile rouge (5/5) 

CD disponible sur Amazon

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