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  • Jean-Pierre Robert
  • Musique

CD : éblouissante interprétation des concertos de Ravel

Ravel ConcertosPiano Melodies

Poursuivant son intégrale Ravel, François-Xavier Roth aborde les Concertos pour piano, qu'il associe à quelques mélodies. Il fait équipe avec le pianiste Cédric Tiberghien et le baryton Stéphane Degout, pour des interprétations qui par leur sincérité et leur haute valeur musicale, renforcée par l'usage d'instruments d'époque, tutoient l'idéal. Ce CD est pour l'île déserte !

L'intérêt de cette nouvelle version des concertos de Ravel réside d'abord dans leur exécution avec un piano ancien, un Pleyel ''grand patron'' de 1872 et un orchestre de musiciens jouant sur instruments dits d'époque. La sonorité de l'un et des autres, sans être foncièrement différente en apparence de ce qu'on entend avec un Steinway et un orchestre symphonique actuel, s'avère dans le détail pourtant bien autre : une patine et en même temps une extrême clarté du clavier et des cordes & vents pareillement dégraissés de toute brillance. Ces deux chefs-d’œuvre, écrits par Ravel simultanément et créés en 1932, forment désormais une sorte d'indispensable diptyque. Leur genèse remonte à plus loin : à 1911 pour l'idée d'un ''concerto basque'', puis à 1929 avec la commande par le pianiste autrichien Paul Wittgenstein d'une œuvre concertante destinée à sa seule main gauche. Ravel remit alors sur le chantier les esquisses de son autre concerto et se lança dans les deux partitions. Le Concerto en Sol majeur lui causera bien du souci, notamment quant à son second mouvement. Il faut relire les réflexions et explications de sa créatrice Marguerite Long pour en mesurer les difficultés (''Au piano avec Maurice Ravel'', Julliard, 1971). L'exécution de Cédric Tiberghien semble suivre de près ses précieux conseils. L'Allegramente, dans son élan de musique basque, est pris clair et joyeux par Roth et le premier accelerando sera irrésistible. Empreint de calme serein, le développement se voit légèrement retenu, tels les traits discrets de harpe sur un orchestre en quasi-sourdine, ce qui confère à l'explosion fff un effet impressionnant. La manière de Tiberghien depuis l'entrée du piano, puis les autres traits jusqu'à la cadence, reste non appuyée, sans rubato inutile. La coda est haletante, « pour finir dans une ambiance de grande exubérance ». La longue phrase solo ouvrant l'Adagio assai observe un juste cantabile d'une grande stabilité dans la mélodie, sans recherche d'expressivité appuyée, ainsi que voulu par l'auteur, et dépourvue d'accélération inutile autre qu'une augmentation de l'intensité. Et ce jusqu'au trille final et à l'entrée de l'orchestre sur ce trait inouï de flûte émergeant ici d'un lointain magique, relayé par le hautbois et la clarinette. Au développement, le piano égrène de délicates nuances tout comme l'orchestre, singulièrement de la part des bois. Car le dosage dynamique, bien qu'extrêmement étudié, respire le plus grand naturel. Comme la coda est frémissante sur un trille du piano d'une exquise douceur. Pris très vite, le Presto voit de belles accélérations çà et là. La montée depuis le grave du piano sur un accompagnement bien articulé, avec ses traits volontairement presque criards des bois et des cordes comme tournoyants en tous sens, conduit à une fin incandescente, digne de La Valse.   

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Marguerite Long dit encore du Concerto pour la main gauche qu'outre la gageure « d'avoir fait pour une seule main, la sénestre, reine des mauvais présages, ce que dix doigts réalisent habituellement sans être de trop », l'ouvrage constitue « un message d'une puissance tragique exceptionnelle... et dont l'intensité dramatique ne fléchit que l'instant d'un bref et angélique apaisement ». Le tandem Tiberghien-Roth livre de cette pièce d'un seul tenant, requérant un vaste dispositif orchestral, une vision tout aussi enthousiasmante. Depuis le prélude lento comme grondant et fantomatique, particulièrement détaillé dans cette exécution, puis le crescendo inexorable se gonflant en un gigantesque arc jusqu'à l'entrée du piano, tendue et d'une parfaite élasticité à partir du registre le plus grave, Cédric Tiberghien prend cette sorte d'audacieuse cadence liminaire d'une main sûre qui ne faiblit pas. La section andante de piano solo chante avec tendresse de ses arpèges bien détachés. Plus loin, celle de dialogue piano-orchestre, sur un rythme allegro jazzy bondissant, se fait de plus en plus haletante multipliant les traits en fusée, des cuivres en particulier, et implacable, pour soudain se faire allègre façon ronde d'enfants ou pseudo berceuse sous l'égide du contrebasson. Le passage Piu vivo ed accelerando, justement non précipité, sonne comme mécanique effrayante, clin d’œil à ces automates que chérissait Ravel. La cadence où tout s'apaise en apparence, mais non le climat grave, Tiberghien la conçoit sans hâte. Immense sera la péroraison, conduisant à l'ultime crescendo monté par Roth et Tiberghien d'une main grandiose. Le jeu pellucide de Tiberghien et les sonorités envoûtantes des Siècles enluminent ces pages qu'on redécouvre comme à la première fois. Bravo !    

Cédric Tiberghien donne une lecture tout aussi pensée de la Pavane pour une infante défunte (1899) dans sa version originale, trop souvent éclipsée par son orchestration. Il évite le travers du tempo trop lent qui souvent privilégié, en arrive à faire du morceau un chant funèbre. Ce qu'il n'est manifestement pas.

Trois cycles de mélodies accompagnent ces pièces pianistiques. Don Quichotte à Dulcinée, d'abord, sur les poèmes de Paul Morand. La ''Chanson romanesque'', de son rythme balancé au piano, est pur joyau jusqu'à son envoi ''O Dulcinée !'', ici évanescent. ''Chanson épique'' se distingue par une manière sollicitant la ferveur autour des mots ''la Dame'', notamment à l'extrême fin en diminuendo. Enfin ''Chanson à boire'' laisse se déployer la voix de baryton dans tout son ambitus, presque ténorisant. Rien d'étonnant chez cet interprète génial de Pelléas. Degout apporte pareillement sa diction désormais légendaire et un art de distiller les contrastes aux Deux Mélodies hébraïques où Ravel cultive l'inextinguible du texte, aussi bien chez le chanteur que pour le pianiste : une formidable déclamation sur des accords du piano sonnant comme cloches et cet ''Amen'' clamé (''Kaddish'') ; un étonnant soliloque sur des paroles d'un insondable sens (''L'énigme éternelle''). Comme encore aux Trois Poèmes de Stéphane Mallarmé (1896), là où Ravel s'approche de l'atonalité. On admire le piano vaporeux de ''Soupirs'' et un chant concentré et chic, sans préciosité. Dans ''Placet futile'', Degout apporte une bienveillance qui transfigure la poétique mallarméenne. Épousant un texte aux mille sens, la dernière mélodie ''Surgi de la croupe et du bond'' nous ouvre un monde sonore inouï.

La prise de son pourvoit une image sonore généreuse, à la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris, pour les concertos, dotés d'une large dynamique tant sur le piano que pour l'orchestre et d'une balance parfaite entre pupitres. Les mélodies et la Pavane, captées au Studio, se voient offrir un équilibre voix-piano quasi idéal.

Texte de Jean-Pierre Robert 

Plus d’infos

  • Maurice Ravel : Concerto pour piano en Sol. Concerto pour la main gauche
  • Don Quichotte à Dulcinée. Deux Mélodies hébraïques. Trois Poèmes de Stéphane Mallarmé. Sainte
  • Pavane pour une infante défunte
  • Cédric Tiberghien, piano
  • Stéphane Degout, baryton
  • Les Siècles, dir. François-Xavier Roth
  • 1 CD Harmonia Mundi : HMM 902612 (Distribution : [Integral])
  • Durée du CD : 73 min 54 s
  • Note technique : etoile bleueetoile bleueetoile bleueetoile bleueetoile bleue (5/5)

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