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  • Jean-Pierre Robert
  • Musique

CD : la découverte de La Finta Pazza de Sacrati

Sacrati La Finta Pazza

Une découverte majeure que cette Finta Pazza de Francesco Sacrati, révélée au jeune Louis XIV en 1645 par les efforts conjugués du fameux décorateur Torelli et du cardinal de Mazarin. La partition, redécouverte en 1984, nous est révélée en première au disque par Leonardo García Alarcón, à la suite de représentations scéniques données à l'Opéra de Dijon. Voilà encore une contribution essentielle à la connaissance de l'opéra vénitien du XVIIème siècle.    

Créé à Venise pour l'inauguration du Teatro Novissimo en 1641, un an avant Le Couronnement de Poppée de Monteverdi, dont plusieurs pages en sont inspirées, le drame en musique La Finta Pazza du compositeur Francesco Sacrati (1605-1650) est une des œuvres significatives de l'opéra naissant. Il sera, semble-t-il, le premier drame musical à être représenté en France, en 1645 et ce devant le jeune roi de France. Sur le beau texte suggestif de Giulio Strozzi, divers thèmes y sont traités : celui de la folie, voué à un futur brillant sur la scène lyrique, ou de l'inconstance amoureuse - « Amour est fils d'une planète errante » y entend-on dans la bouche du personnage d'Achille -, mais aussi de la place importante, voire déterminante, de la femme dans la société : « tout procède du pouvoir de la femme et de son intelligence », souligne Leonardo García Alarcón. Qui voit dans le personnage de Deidamia une évocation de la figure de Barbara Strozzi, la fille du librettiste. Le pathétique, voire le sentencieux voisinent avec l'élégiaque, le tragique avec l'érotique. Pour conter l'épisode historique d'Achille sur l'île de Scyros où il s'est réfugié, déguisé en femme, avec Deidamia dont il est amoureux, et ce pour échapper à la guerre de Troie et à une mort certaine selon la prophétie. Démasqué par Ulysse et Diomède, reprenant ses instincts guerriers, il voit Deidamia feindre la folie pour le retenir auprès d'elle. Il l'épousera finalement et embrassera son glorieux destin.

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Cette œuvre d'essence mythologique offre une synthèse de tous les ingrédients de l'opéra vénitien du Seicento. Ainsi du mélange des registres sérieux et comique. La composante bouffonne est mise en valeur à travers les deux figures du lascif Eunuque et de la libidineuse Nourrice, cette dernière qui deviendra un incontournable dans les pièces du début du baroque. De la confusion des sexes aussi, par le prisme du travestissement, singulièrement de l'homme en femme. De plusieurs formes dramatiques enfin, telles des influences du théâtre espagnol et de la Commedia dell'Arte. Tout cela est mis en œuvre dans une partition d'une grande ingéniosité quant à son instrumentation (ici : 2 violons, 2 violes de gambe, une basse, un basson, 3 flûtes à bec et cornets à bouquin, un théorbe & guitare, un archiluth, une harpe, percussion, clavecin & orgue), pour des ritournelles et sinfonias agréablement troussées, et bâtie vocalement sur un recitativo expressif, agrémenté d'arias strophiques. On y trouve des ensembles dont une ''chanson à trois'' (I/5) ou un trio au IIIème acte. Les duos sont les plus nombreux : entre Deidamia et Achille surtout, entre Achille et Ulisse aussi, deux contre-ténors dans cette édition, ou cet autre opposant Nutrice et Eunuco, là encore entre deux contre-ténors maniant cette forme d'exagération fantasque et autres bons mots moralisateurs, traits typiques du baroque, comme on en trouve chez Cavalli ou Monteverdi.  

Leonardo García Alarcón se fait une fête de ces pages contrastées et souvent mémorables. Sa battue est constamment alerte, quasi dansante souvent pour épouser la respiration du chant (aria d'Eunuco, I/5), organisant et soutenant la vivacité des échanges. Le sens de leur théâtralité, faite de ruptures soudaines, de contrastes entre calme et déchaînement, voire du vrai coup de théâtre, il le possède à un rare degré d'excellence, comme il l'a démontré pour la production des Indes Galantes de Rameau à l'Opéra Bastille ou dans ses formidables découvertes au concert et au disque d’œuvres de Falvetti ou de Draghi (El Prometeo). Un constant ressort anime les débats, toujours renouvelés. Nul sentiment de monotonie n'affleure tant les séquences sont variées en climat, rythme et intensité. On reste admiratif quant à la manière dont il fait sonner sa Cappella Mediterranea et ses couleurs chatoyantes, particulièrement aux vents et percussions. C'est un vrai festin pour l'oreille, qui fait vite oublier la longueur de l’œuvre.

Il faut dire que le cast est somptueux et avive l'attention. Dans le rôle-titre de cette ''Femme feignant la folie'', Mariana Flores offre une prestation grandiose, au fil des récitatifs substantiels confiés au personnage : grand lamento sur la perspective du départ d'Achille (I/4), ou interrogeant son cœur et son souhait de le retrouver ''Rends-moi mon cher époux'', truffé d'accès de fierté (II/6), et surtout lors de la scène de la folie (II/10) où armée d'une épée, Deidamia se déchaîne telle une lionne et divague tenant « des répliques quasi suicidaires » (ibid.), au son de l'orgue, entre autres instruments. L'abattage n'a d'égal que la longueur du souffle, l'art des ornementations que l'intensité de la déclamation. Paul-Antoine Bénos-Djian prête à Achille de nobles accents et une émotion juste. Le timbre de contre-ténor est soyeux et conquiert l'oreille par la douceur d'émission et la distinction de la ligne de chant. Leurs duos, qui comptent parmi les joyaux de la partition, sont enthousiasmants et pour l'ultime, poignant, bien proche de l'effusion ornant celui entre Poppée et Néron qui clôt L'Incoronazione di Poppea de Monteverdi. L'Ulisse de Carlo Vistoli offre un contre-ténor fluide, de timbre bien différent de celui plus sombre de son collègue chargé du rôle d'Achille. Dans ce même registre, on citera aussi Kacper Szelążek, plus aigu et pointu, seyant parfaitement au personnage futile d'Eunuco, et Marcel Beekman, Nutrice, qui offre une composition savoureuse, dans la lignée d'un Dominique Visse, maniant le registre de l'exagération à l'envi. Valerio Contaldo, Diomede, possède une voix de baryton clair d'une extrême plasticité et d'une belle projection, pour un investissement certain, comme déjà expérimenté dans le rôle-titre de L'Orfeo de Monteverdi, sous la direction de García Alarcón dans son CD chez Alpha. Côté basses, Alejandro Meerapfel, Licomede, offre un timbre rond, différent de celui de Salvo Vitale, Capitano, bien sonore, presque gouailleur. Tout un panel d'autres voix bien faites et possédant un sens aigu du dire baroque les entourent, complétant une distribution décidément fort bien achalandée.

L'enregistrement sur le plateau de l'Opéra Royal de Versailles, dans des conditions de studio en juin 2021, est une réussite quant à l'équilibre voix-orchestre et au relief du rendu sonore. On y perçoit la vie même d'une représentation : celle qui fut donnée en février 2019 à l'Opéra de Dijon, dans une mise en scène de Jean-Yves Ruf. Que l'on pourra retrouver à l'Opéra de Versailles les 3 et 4 décembre prochains.

Texte de Jean-Pierre Robert 

Plus d’infos

  • Francesco Sacrati : La Finta Pazza. Drame en musique en trois actes. Livret de Giulio Strozzi
  • Mariana Flores (Deidamia), Paul-Antoine Bénos-Djian (Achille), Carlo Vistoli (Ulisse), Valerio Contaldo (Diomede), Alejandro Meerapfel (Licomede), Kacper Szelążek (Eunuco), Marcel Beekman (Nutrice), Salvo Vitale (Capitano), Julie Roset (Aurora/Giunone), Fiona McGown (Tetide/Vittoria), Alexander Miminoshvili (Vulcano/Giove), Norma Nahoun (Fama/Minerva), Aurélie Marjot (Donzella 1), Anna Piroli (Donzella 2), Sarah Hauss (Donzella 3)
  • Cappella Mediterranea, dir. & clavecin : Leonardo García Alarcón
  • 3 CDs Château de Versailles Spectacle : CVS070 (Distribution : Outhere Music France)
  • Durée des CDs : 52 min 34 s + 56 min 20 s + 39 min 23 s
  • Note technique : etoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orange (5/5) 

CD disponible sur Amazon

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Cappella Mediterranea, Leonardo García Alarcón, Carlo Vistoli, Salvo Vitale, Mariana Flores, Julie Roset, Valerio Contaldo, Alejandro Meerapfel, Paul-Antoine Bénos-Djian, Marcel Beekman, Francesco Sacrati, Kacper Szelążek, Fiona McGown, Alexander Miminoshvili, Norma Nahoun, Aurélie Marjot, Anna Piroli, Sarah Hauss

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