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  • Jean-Pierre Robert
  • Musique

CD : la musique de chambre de Fauré pour piano et cordes, vol. II

Faure HorizonsII

Cet album, comme le précédent ''Horizon'', publié en 2018, poursuit l'exploration de l'intégralité de la musique de chambre que Fauré a conçue pour piano et cordes. Il s'attache, cette fois, aux deux Quatuors pour piano, aux Quintettes pour piano et au Quatuor à cordes. L'approche des présents interprètes, réunissant la fine fleur des musiciens français, se veut intimiste et retenue. Pour illustrer celui que le jazzman Brad Mehldau, dans son essai introductif, qualifie de « géant paisible », dont « la palette harmonique ne ressemble à aucune autre : enchanteresse et parfois inexplicable, voire déconcertante ».

En tout cas, ses œuvres associant le piano au trio à cordes ou au quatuor respirent une rare beauté plastique. Le Quatuor pour piano N°1 op.15 en Ut mineur (1876, remanié en 1879), est pure félicité dès les premières mesures de l'Allegro moderato. L'équipe Simon Zaoui (piano), Pierre Fouchenneret (violon), Marie Chilemme (alto) et Raphaël Merlin (cello), prend la scansion du premier thème très marquée, ce qui ne prive pas de son impact le basculement dans le rythme de barcarolle. On relève une certaine objectivité dans l'approche, qui ne manque pas de relief cependant. Le Scherzo Allegro vivo, de sa rythmique trottinante, se veut volubile et fondu à la fois dans un esprit de légèreté. Le trio est pris dans un tempo tout aussi soutenu, ce qui confère au jeu perpetuum mobile du clavier tout son sens. L'Adagio offre ici un tragique intériorisé, nanti de saisissants contrastes dynamiques, le côté élégiaque étant conçu avec une certaine prise de distance. Le finale, cette « houle d'arpèges », selon Jean-Michel Nectoux (in ''Gabriel Fauré, Les voix du clair-obscur'', Fayard), fait merveille dans les mains des présents interprètes, de son balancement génialement modulant qui semble ne pas devoir finir. Le Quatuor pour piano N°2 en Sol mineur op.45 (1885-1886) offre pareil achèvement interprétatif. Sous d'apparentes similitudes, il présente des différences avec son prédécesseur : plus dense et travaillé dans le rapport harmonie-modulation. L'Allegro molto est débuté fiévreux dans son cheminement quelque peu tortueux, qui peut faire penser à Franck et son procédé cyclique. La musique module encore plus densément mais avec une transparence ici et une discrétion contrôlée au développement. L'Allegro molto, sorte de scherzo « course errante dans une nuit traversée de lueurs » (ibid.), est exécuté preste et presque fébrile, singulièrement dans les traits du piano, si peu fauréens à cet endroit. L'Adagio poursuit dans cette voie avec ses motifs de sonneries de cloches au piano, la phrase d'alto comme évoquant le silence de la nuit. Cette impression de paix à travers des harmonies déjà si ''modernes'' pour l'époque, se meut au développement d'où se dégage quelque chaleur avec le retour de l'alto presque plaintif. Le finale est très franckiste dans l'usage du procédé cyclique. Les idées sont plus tranchées qu'ailleurs dans cette œuvre, ce que traduisent les interprètes montrant une ardeur nouvelle.

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Du Quintette pour piano et cordes N°1 op.89 en Ré mineur, le Quatuor Strada et Simon Zaoui abordent le Molto moderato avec une limpidité aquatique. L'épanchement est d'abord contenu puis connaît quelque réchauffement dans ce qui est une construction là encore presque cyclique, hommage au Quintette de Franck. L'Adagio, de son thème de berceuse, est une page de musique pure, où tout est réflexion, douceur et discrétion. Un dialogue violons I & II et piano, soutenu par les cordes graves, conduit un crescendo à travers de savantes modulations. Le finale Allegretto, de sa rythmique rigoureuse lancée par le piano, donne lieu à un exercice de variations extrêmement pensé, mais en rien académique. Le mouvement connaît un caractère presque symphonique, ce que les interprètes parent d'une belle richesse instrumentale. Le Quintette N°2 pour piano op.115, en Ut mineur (1919-1921) est le grand achèvement fauréen, rejoignant en importance le Quintette avec piano op.34 de Brahms ou celui op.81 de Dvořák. L'Allegro moderato affirme définitivement le modèle modulant si consubstantiel au compositeur, avec un piano très actif. Et déploie une partie d'alto conséquente. La vaste introduction est proprement irrésistible et le développement extrêmement imaginatif, qui fait chanter chaque instrument, dont un piano peu avare. L'audacieux Allegro vivo, au-delà du concept de scherzo, est pris ici preste et léger, harmoniquement presque détaché de la tonalité et pourtant si proche d'elle. Cette pyrotechnie emporte l'auditeur dans quelque ailleurs, le conduisant de surprise en surprise. Avec l'Andante on entre dans un monde de pureté, là où « la mélodie elle-même, comme souvent chez Fauré, procède dans une large mesure par mouvement conjoint, ce qui lui donne à la fois malléabilité et simplicité », remarque Mehldau. On entend ici des harmonies d'une pénétration inouïe, que les Strada et Zaoui portent à la perfection. Comme au finale ludique, fête de rythmes et de technique instrumentale, de couleurs changeantes, d'ampleur presque orchestrale. Le piano de Zaoui est magistral quant à l'aptitude à se fondre avec ses quatre collègues, dont le merveilleux alto de Lise Berthaud.

Le Quatuor à cordes op.121 en Mi mineur, des années 1923-1924, offre ceci d'incroyable qu'il constitue la première incursion dans ce genre de la part d'un compositeur adulé, de 78 ans ! Fauré dira « les deux premières parties du quatuor sont d'un style expressif et soutenu, et la troisième doit avoir un caractère léger et plaisant ». À l'Allegro, un dialogue intense alto-violon I s'élargit aux quatre partenaires et le développement lyrique travaille deux thèmes où alternent passion et répit. L'Andante est tout aussi dense dans son écriture polyphonique et d'une extrême transparence, bien rendue ici par les Strada. La calme mélodie est comme en apesanteur, dominée par la sonorité feutrée de l'alto, auquel est réservé le troisième thème de caractère plaintif. Le discours extrêmement ouvragé montre le degré de maîtrise du maître. Le finale, sur le modèle de la sonate à deux thèmes, libère un ton presque populaire de sa manière de refrain. Chacun des quatre instruments est traité dans un souci d'équilibre, notamment au développement en forme de conversation ininterrompue. La coda ira jusqu'à un ultime et puissant fortissimo.

Ces exécutions, enregistrées à l'Auditorium Jean-Pierre Miquel de Vincennes, voient les musiciens captés très proches, mais la balance est satisfaisante, notamment dans les quintettes.

Texte de Jean-Pierre Robert    

Plus d’infos

  • ''Horizons II''
  • Gabriel Fauré : Quatuors pour piano N°1 op.15 & N°2 op.45. Quintettes pour piano N°1 op.89 & N°2 op.115. Quatuor à cordes op.121. Sérénade pour piano et violoncelle op.98
  • Simon Zaoui (piano), Pierre Fouchenneret (violon), Marie Chilemme (alto), Raphaël Merlin (violoncelle)
  • Quatuor Strada : Pierre Fouchenneret, Sarah Nemtanu (violons), Lise Berthaud (alto), François Salque (violoncelle)
  • 3 CDs Aparté : AP 273 (Distribution :[Integral])
  • Durée des CDs : 66 min 07 s + 61 min 58 s + 23 min 32 s
  • Note technique : etoile rougeetoile rougeetoile rougeetoile rougeetoile grise (4/5) 

CD disponible sur Amazon

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Gabriel Fauré, Sarah Nemtanu, Raphaël Merlin, Simon Zaoui, Pierre Fouchenneret, Marie Chilemme, Quatuor Strada, Lise Berthaud, François Salque

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